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1 janvier 2013 2 01 /01 /janvier /2013 10:08

Résumé :

Demain, comment seront fixées les conditions de travail du salarié téléchargé ? Pour tenir compte du bouleversement en cours lié à l'adoption des outils numériques mobiles, nous allons devoir redéfinir les paramètres sur lesquels se fonde la relation employeur/employé :

  - droit à la mobilité géographique,

concrètement je peux travailler de n'importe où, cela revient au même, alors je ne vois pas pourquoi je serais obligé de venir tous les jours au bureau pour y passer un quota d'heures

  - obligation de connexion,

par contre, quel que soit le lieu où je trouve, je me dois de rester en ligne, pour faire mon travail, effectuer la prestation attendue,

  - niveaux de service

...et je me dois de respecter des pourcentages de disponibilité, des taux de réponse fixés à l'avance. Ces niveaux de service varient au fil de la journée. 

 

Ceci est la suite de l'article intitulé Le problème avec la mobilité, c'est qu'elle vous suit partout, article qui se concluait par une problématique non résolue.

 

Le problème ?

 

Le cours de nos existences est comme haché menu. La frontière entre nos deux vies continue d'exister, mais le découpage se fait au fil du temps, plutôt que par rapport au lieu où nous nous trouvons, et l'alternance entre les séquences privées et les séquences professionnelles se fait selon un rythme de plus en plus rapide. Privé ou professionnel : tout peut arriver, à tout moment. Bureau, domicile, supermarché, RER, sorties diverses : le lieu où nous sommes ne détermine plus l'activité que nous menons, ou que nous avons à mener. Car notre environnement de travail, tout entier hébergé dans l'Etherciel, peut être accédé à partir d'une petite machine qui tient dans une poche (ou un petit sac à dos). En sens inverse nous devenons nous aussi accessibles à tout moment. Nous sommes sollicitables (sollicités ?) en permanence, pas seulement quand nous sommes au bureau, car tout se passe dans cette nouvelle dimension, cette réalité parallèle vers laquelle tout converge désormais.

 

Le risque existe donc bel et bien de "perdre le Nord" de notre vie privée. Il faut parfois pouvoir s'appesantir sur les événements de notre vie, ce qui suppose par exemple de prendre le temps de réfléchir. Une vie exige un peu de continuité pour être "vécue" : cette continuité est en danger. Prenons garde. Il ne faut pas toujours laisser les choses se faire. Il faut parfois prendre les choses en main et décider de notre mode de vie, en tenant compte de la nouvelle donne numérique, mais aussi de nos besoins et de nos exigences. Ce qui est dicté par les outils de la "mobilité" n'est pas nécessairement bon pour nous. En l'occurrence, l'émiettement de nos deux vies peut porter préjudice à l'une comme à l'autre. Il s'agit tout simplement de maîtriser le cours de nos vies. Nous avons à prendre acte de la situation, et à prendre des décisions.

 

Une solution ?

 

Une solution a déjà été inventée, en pratique, par les intéressés. Il suffit de consulter les messages d'absence du bureau que laissent les salariés à l'attention de leurs correspondants. Les systèmes de messagerie permettent en effet de laisser un message en cas d'absence, qui sera systématiquement adressé en réponse à tous les courriels. Depuis le "Absent jusqu'au xx, messages non lus" jusqu'au "je consulte mes messages et ferai en sorte de vous répondre aussi vite que possible", en passant par tous les stades de "messages lus épisodiquement" ou "m'appeler en cas d'urgence", la pratique a déjà inventé différents paliers de disponibilité. Ces paliers mériteraient d'être formalisés, prévus et organisés au niveau collectif, plutôt que laissés à la fantaisie des salariés ou à l'arbitraire des patrons. Ce que les salariés "absents" définissent ainsi sont des niveaux de service, des paliers de pression, des temps de réponse aux sollicitations électroniques. Cette création de la pratique, improvisée par les individus concernés, pourrait passer en force de loi.

 

La disponibilité des salariés téléchargés est une question qui ne saurait être négligée par les partenaires sociaux, voire même par le législateur. La négociation du temps de travail est d'actualité, elle n'a même jamais été autant d'actualité. Le temps de travail électronique doit être calculé en fonction de différents paliers de disponibilité, décrits à l'avance dans un texte officiel. Il convient de qualifier les moments, puisque la qualification les lieux (domicile privé, lieu de travail) ne sert plus à rien dans cet environnement.

 

La journée serait donc découpée en moments et à chaque moment serait associé un taux de disponibilité du salarié, défini, ou rappelé, dans le contrat de travail. La performance des salariés sera donc mesurée comme on mesure celle des ordinateurs. Quoi de surprenant à cela ? Comment faire autrement, quand toute la prestation de l'employé passe par ordinateur ? On n'entre pas dans l'Etherciel avec les pieds, mais par l'intermédiaire d'une machine. C'est donc, en sens inverse, par la machine, que l'employeur peut "accéder" au salarié.

 

Un "droit à la déconnexion" est défendu depuis quelques années par quelques auteurs éminents (1). Cette idée intéressante n'a pas rencontré un écho important. Mais on peut parier qu'avec l'augmentation constante du niveau de pression sur les salariés, cette idée d'un droit à la déconnexion pourrait venir au goût du jour, avec toutefois un peu plus de souplesse. L'évolution pourrait consister à ne plus se contenter de ce "tout ou rien" (connecté ou déconnecté, totalement), mais à décliner différents niveaux de service intermédiaires entre ces deux extrêmes. Les inventeurs du "droit à la déconnexion" ont oublié une étape intermédiaire importante, qui va consister à analyser l'obligation de connexion qui s'impose actuellement à des millions de salariés. Cette obligation ne saurait être combattue, elle fait partie des conditions imposées par la nature du terrain, l'Etherciel. Mais elle peut être maîtrisée, mesurée. Il faut la négocier. Et il faut souhaiter que, dans une certaine mesure, cette obligation s'efface, pour certaines plages horaires, dans le cadre d'un droit à la déconnexion qui a toute sa raison d'être.

 

Dans un souci de cohérence, un "droit à la mobilité" pourrait être reconnu : droit de travailler depuis n'importe quel point sur la surface du globe. Un droit à la mobilité géographique assorti d'engagements de service apparaît comme l'autre face de l'obligation de connexion, qui tend à s'imposer, en pratique. La présence au bureau ne doit plus être le point de référence qu'elle est aujourd'hui. Puisque les outils permettent de travailler "à distance" de la même façon que au bureau, il n'y a pas de raison de faire de cette présence le critère distinctif qu'elle est aujourd'hui. Dans la façon d'envisager la relation employeur/employé, la question n'est pas d'ajuster tel ou tel paramètre, la question est de changer les paramètres.

 

Dans notre milieu naturel, la Terre, les lieux sont qualifiés à l'avance, par eux mêmes. Il y a le bureau où je travaille (adresse, code postal, ville), et il y a mon domicile. Le décor est planté, dans l'espace, de façon stable. Nul besoin d'une loi pour expliquer ce qu'est un lieu privé, un lieu de travail. Le découpage, en un lieu donné, est visible et donc connu de tous, et opposable à tous. Des obstacles solides séparent ce qui relève de la vie privée du reste du monde. Par contre, le temps est toujours le même, pour tous. Il est découpé, selon des normes relativement arbitraires appelées "jour" ou "minute", mais pas qualifié. Si l'on fait abstraction du lieu où l'on se trouve, rien ne différencie a priori un moment d'un autre moment. Une loi devient nécessaire pour faire ce qui ne se fait pas tout seul, pour attribuer des qualifications juridiques aux différents moments qui constituent une journée, pour différencier des moments privés et des moments professionnels ... et d'autres moments qui peuvent faire intervenir l'un et l'autre aspect selon un dosage calculé. Puisqu'elle n'est pas dictée par les circonstances, et par notre position sur la surface de la Terre, la répartition privé/professionnel doit être décidée à l'avance dans un texte officiel. Ainsi les choses seront claires, nous saurons à quoi nous en tenir, et nous pourrons nous organiser à l'avance.

 

L'Etherciel a ceci de particulier qu'il est monodimensionnel. Le temps règne en maître. Les repères habituels de la vie dans l'espace n'ont plus cours. Il faut se débrouiller avec la seule variable t. Le lieu de travail peut être n'importe où. Alors il faudra peut-être imaginer une segmentation du temps (…de "travail" ?) selon différents paliers, chaque palier se définissant par un pourcentage de disponibilité à la charge du salarié.

 

Le problème avec la mobilité, c'est, en effet, qu'elle vous suit partout. Reste à régler la longueur de la laisse, en fonction du moment où l'on se trouve. Vive les nouvelles technologies de l'information.

 

Emmanuel Cauvin, le 1er janvier 2013

modif le 12 janvier    

(1)

http://www.cadrescfdt.fr/actualites/invasion-numerique-protegez-vous-002064

http://www.liberation.fr/economie/0101390111-les-salaries-doivent-pouvoir-debrancher

 

mise à jour du 14 Juin 2014:

Obligation de connexion, liberté de déplacement : le contrat de travail réinventé
http://www.village-justice.com/articles/Obligation-connexion-liberte,15325.html 

 



 

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Published by etherciel
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