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12 septembre 2014 5 12 /09 /septembre /2014 18:09

Envoyer/Recevoir

 

Un point de vue sur la production, la consommation et la protection des œuvres de l’esprit dans le monde en ligne

 

Avertissement : cet article n'adopte pas la démarche habituelle qui consiste à partir des textes de loi pour ensuite se demander comment - et si - ces textes sont appliqués en pratique (démarche classique, et parfaitement légitime). On fait le contraire. Le point de vue adopté ici est exactement l'inverse du point de vue habituel : partir de la réalité, essayer de la décrire, de dégager quelques caractéristiques, en faisant totalement abstraction des lois en vigueur, pour ensuite aller chercher ces lois et se demander si elles sont adaptées à ce qui est leur champ d'application, et sinon comment elles devraient être modifiées. Quels sont les faits ? Au lieu de mesurer la réalité par rapport à la loi, dans le but d'expliquer, comme cela se fait habituellement, ce qui est légal et ce qui ne l'est pas, on fait l'inverse, on prend la réalité du terrain comme critère premier, et on l'applique ensuite aux textes de loi afin de déterminer si ces textes sont applicables et adéquats, ou pas. Principe de réalisme. On ne juge pas les faits par rapport au Droit, on juge le Droit par rapport aux faits… le temps d'un article. Commençons par ignorer la règle.

La même démarche est proposée pour ce qui concerne les modèles économiques. Plutôt que d'essayer de faire fonctionner, plus ou moins, les tarifications classiques, les modèles traditionnels, on se propose ici de reprendre le sujet de zéro, en se basant sur une analyse concrète de nos conditions de vie à bord de notre curseur. Reprenons depuis le début. Observons les habitants du monde en ligne : quels sont leurs besoins ? Où est la valeur ?

 

Envoyer

Recevoir

Un homme, un curseur

Tous égaux devant TCP/IP !

Les biens culturels devenus comme naturels

La question du prix

Un droit d'auteur pour les auteurs, tous les auteurs


L'environnement numérique a été créé à partir d’appareils appelés "moyens de communication" servant à émettre et à recevoir (Input/Output). Envoyer/Recevoir est le grand balancier qui partage le cours de nos actions, comme une sorte de respiration dont nous serions le centre. C’est donc sous cet angle que nous allons aborder l’étude de notre manière de vivre dans l’océan des octets. Nous envisagerons ensuite les incidences que ce mode de vie a, ou devrait avoir, sur nos pratiques contractuelles et tarifaires, et sur la protection des droits des auteurs par la loi.

Car nous avons bien une vie, derrière les écrans, une "vie numérique". Le curseur est le vaisseau qui nous permet de nous télécharger nous même dans cette nouvelle dimension. L'être tout entier se détache, sens, conscience, action, volonté, puis bascule dans les formes lumineuses et mouvantes. De plus en souvent les commentaires emploient le terme "d'environnement numérique", ce terme est révélateur de l’apparition d’une réalité parallèle et accueillante. Je propose de l'appeler l'Etherciel (1). L'Éther d'Aristote, circulaire et continu, supérieur et intouchable, et "ciel" comme artificiel, logiciel : l'Etherciel nous entoure et contribue à subvenir à nos besoins, lors de nos traversées à bord de notre curseur. Nous n'en sommes plus à l'intégration de la technique dans la vie sociale, nous intégrons une vie dans la technique, dans un univers technique. L'Etherciel est, comme son nom l'indique, un univers artificiel, mais ce n'est pas une chimère. Les activités que nous y menons prennent même une part croissante dans notre vie quotidienne.

Cette "seconde vie" se passe à envoyer et à recevoir, tout simplement car il n'y a rien d'autre à faire. Entrée/Sortie est sans surprise le lot de toute vie passant par les ordinateurs. Cette structuration, les besoins qu’elle crée, dessine un profil-type, dont nous avons à nous demander dans quelle mesure il est pris en compte par les acteurs économiques et par les pouvoirs publics. Envoyer : des vidéos, des messages, des articles, des commentaires, des images, des musiques, tous ces objets, ces séquences, que nous appellerons des "émissions", ce terme ayant vocation à englober aussi bien les émissions dites "de télévision" que celle produites par les moyens plus récents (2). Recevoir ? Il s'agit de recevoir les "émissions" proposées par les autres, TF1 ou un inconnu à l'autre bout du monde, Radio France ou mon voisin de palier.


Envoyer


Dans l'Etherciel l'individu, mi-homme, mi-octet, l'humanoctet, n'a pas une image, il est une image, plus précisément une émission d'image, une image tracée au curseur puis projetée dans le flux, à la recherche d'écrans pour se poser. Les contenus sont un moyen d'existence. Tout seul devant son écran l'individu n'est rien, ou tout juste un curseur, ce qui est proche de rien. Il lui faut donc créer une ou plusieurs représentation(s) de lui-même puis trouver des écrans pour s'y inscrire, et plus il trouvera d’écrans qui accepteront de le recevoir, plus il assurera son existence. C'est le clic de l'autre qui fait matériellement surgir le sujet dans le monde. Une personne sur Terre a juste besoin d'un peu d'espace pour y placer son corps et exister. Pas besoin de se montrer pour vivre. Chaque individu est nouveau et se distingue, avant même de passer à l'action. Derrière l'écran, la vie n'est pas donnée au départ, il ne suffit pas de la conserver, de la préserver, il faut la conquérir, et c'est un combat de chaque instant, qui nécessite le concours du plus grand nombre possible de personnes (Amis, Suiveurs, Admirateurs ou "fans"). Contrairement à ce qui se passe sur Terre la lumière ne vient pas à nous naturellement, il nous faut nous hisser jusqu'à elle. Visibilité, mot magique, ma visibilité.

Alors, partout le même cri se fait entendre : clique sur moi ! Je t'en prie, je t'en supplie, clique sur moi ! "Actuellement sur vos écrans": c'est cela que je veux être. On parlera d'obligation d'expression plutôt que de liberté d'expression.

L'industrie du spectacle n'est plus un secteur à part de l'économie, car nous avons tous fait la grande bascule, de l'autre côté, là où il faut produire des émissions et leur trouver un public, si l'on veut vivre.


Recevoir


Au premier abord ce type d'activité aboutit à une banale consommation individuelle d'une œuvre (musique, film), semblable à ce que nous connaissons dans notre environnement naturel. Mais la configuration est différente. Cette consommation prend place dans un processus d'immersion solitaire, aboutissant à la "mise à disposition de temps de cerveau humain", selon la formule rigoureusement exacte proposée par un honnête dirigeant de la chaîne TF1.

De toutes les forces de notre esprit nous nous jetons dans ce torrent, pour des laps de temps de quelques minutes, ou quelques heures. L'audiovisuel, c'est fini. On embarque ! L'audiovisuel n'était pas un lieu de vie, ni un terrain d'action, mais une distraction, un moment d'existence terrestre, les pieds sur terre. Tout cela est balayé, oublié. Nous partons, pour quelques minutes ou quelques heures, notre centre de gravité bascule. La musique s'écoute avec un casque (!), qui est comme chacun sait un dispositif d’isolation et de protection. Les marchands d'écrans vantent leurs produits en parlant d'une "immersion totale" dans les programmes, car ils savent que c'est ce que nous recherchons. Nous ne sommes pas déconnectés de la réalité, mais connectés sur une autre réalité. Les écrans sont progressivement venus scinder de l'intérieur le cours de nos vies, depuis lors partagées en deux versants. Le téléchargement de l’individu marque une rupture, rupture avec le plancher des vaches, rupture avec les surfaces horizontales, rupture avec l'espace et sa pesanteur.

De l'autre côté, c'est autre chose, on ne traverse pas l'écran comme ça, impunément. L'esprit fluidifié s'écoule avec une sorte de ravissement et d'oubli de toute chose. Au lieu d'aspirer l'eau, comme le cachalot, ou l'air comme l'homme ou le moineau, l'humanoctet respire des images et des sons. Ce processus d’immersion s'effectue en solitaire.


Un homme, un curseur


Seul devant son écran, c'est seul que l'humanoctet venu passer quelques moments dans l’Etherciel bascule à bord de son frêle esquif. La grande barrière d'écrans fonctionne comme un tamis qui ne laisse passer qu'une pluie fine de curseurs, tous identiques, et chaque curseur porte un individu et un seul.

Cette solitude qui a son origine dans les caractéristiques de l’environnement est aussi pesante et mal vécue dans ces conditions que dans notre milieu naturel. Rien de neuf sous le ciel de ce point de vue. Même téléchargé, l'être humain garde au fond de lui un besoin de contact humain, ce que l'Etherciel ne permet pas. L'écran ne laisse pas passer cette fibre, positive ou négative, que nous ressentons face à quelqu'un, présent en chair et en os. Qui n'a pas fait l'expérience de la difficulté qu'il y a à entrer en contact via l'Etherciel avec une personne jamais rencontrée sur la surface de la terre ? De la facilité avec laquelle les discussions s'enveniment ? Contact humain et contact électronique sont deux choses différentes. La vie est présente dans l'océan des octets, mais sans la sensation de la vie. La démultiplication de la consommation culturelle ne s'explique pas seulement parce qu'elle est matériellement possible mais aussi parce qu’elle est n'est plus un luxe mais une nécessité.

Car c'est le secret des artistes de savoir remuer les tripes, et même après leur mort leur œuvre continue de nous toucher. Et si certaines produisent cet effet, c'est parce que l'artiste s'est incarné dans son œuvre. Isoler la matière vivante qui est en lui, l'inscrire dans une forme, voilà le talent de l'artiste, fabricant d'essence humaine. Avec l’Etherciel ce dépôt humain ne se consomme plus comme un plaisir délicat, mais comme une nourriture de base.

Solitaire par construction, l'humanoctet se trouve enclin à consommer toujours plus, en restant connecté, ce qui en retour ne fait que renforcer son isolement, et par là même son besoin en chaleur humaine. Les deux phénomènes s'alimentent l'un l'autre. L'Etherciel trouve dans son sein la solution aux problèmes qu'il crée. Trois heures par jour ? Cinq heures ? Les statistiques du temps passé quotidiennement devant un écran (TV et ordinateur) donnent le vertige.


Tous égaux devant TCP/IP !


L'Etherciel fabrique des solitaires et les met tous sur un pied d'égalité. Si jusqu'ici nous n'avons pas évoqué les groupes ou collectivités bien connus dans le monde d'ici-bas, c'est parce qu'ils n'ont pas droit de cité dans l'extra-monde. Les corps intermédiaires sont aussitôt dissous dès leur entrée dans l'Etherciel. Vieux/jeunes, patrons/employés, amateurs/professionnels, artistes/public, critiques/public, gouvernants/gouvernés, ces lignes de partage qui divisent la société classique disparaissent aussitôt passée la grande barrière d'écrans. L'explication est factuelle et relève du constat le plus incontestable. Il n'y a pas deux catégories avec d'un côté les serveurs qui émettent, pour les artistes, et de l'autre les serveurs qui réceptionnent, pour le public. Il n'y a qu'une seule sorte de serveurs, avec les mêmes possibilités. Entre deux serveurs, la différence est de puissance, pas de nature.

Les conditions matérielles d'existence accordées à l'opérateur consistent en un accès individuel à des possibilités de réutilisation, de transformation et d'émission pratiquement sans limite. Il n'y a désormais qu'un seul type d'interlocuteur, un point dans le flux, un nœud de communication, un émetteur/récepteur. La barrière entre ceux qui émettent et ceux qui reçoivent, ceux qui vendent et ceux qui achètent, a vécu. La question n'est donc plus de savoir comment les créations sont transmises des premiers aux seconds. La question est de définir les droits et obligations de l'humanoctet dans la production et la circulation des oeuvres.

Au lieu des studios d'enregistrement, des laboratoires de développement, des salles de spectacles, des imprimeries, il suffit de quelques logiciels souvent peu onéreux, voire gratuits, pour produire musiques, vidéos, photos, images ou textes. Concrètement les droits au sens informatique sont les mêmes pour tous, représentants de "l'industrie culturelle" ou "consommateurs". Les appareils couramment vendus autrefois (TV, chaîne stéréo) se limitaient à la fonction lecture. Aujourd'hui, ordinateurs ou ordiphones proposés à tous les coins de rue permettent non seulement d'écouter et de regarder mais aussi de transformer et de publier tout ce qui passe à leur portée. L'Etherciel est le lieu où rien ne se perd, tout se crée, tout se transforme, à volonté, facilement, car la consistance des choses est toujours et partout la même. Le bric-à-brac de notre environnement premier comporte des objets solides, mais chacun à sa manière : marbre des statues, papier des livres, toile des tableaux, tissus et étoffes des articles de mode, bande magnétique des cassettes audio, vinyle des disques, pellicule des films ou des photos. Ils sont parfois modifiables, mais de manière irréversible. De l'autre côté, uniformément lisse et fluide, les incorporations et combinaisons les plus variées d'un genre à l'autre, ou au sein d'un même genre, sont monnaie courante. Vous pouvez placer des vidéos dans des textes, de la musique dans des images, et vice-versa, la soudure se fait toute seule. Le milieu met tous les acteurs à égalité dans le domaine de la fabrication des œuvres.

Il en va de même pour leur diffusion. Le réseau est de type "tous vers tous" et ignore superbement les limitations de la télévision hertzienne ou de la bande FM. Lancer des émissions n'est plus un privilège. Lancer des émissions est à la portée du premier venu.

Les grands acteurs économiques ayant pignon sur rue dans le marché classique des films ou de la musique se retrouvent logés à la même enseigne que le quidam issu du "grand public". Un utilisateur n'est plus jamais un utilisateur final.


Les biens culturels devenus comme naturels


Quand le spectacle est partout, les biens culturels ne sont pas abondants, mais omniprésents. L'Etherciel tout entier est une production intellectuelle, sortie de cerveaux humains. Et, grande première dans l’histoire de l’humanité, c'est aussi un environnement, une structure d'accueil, un lieu où l'on se rend pour passer du temps, vivre. Parfois, on a pu ressentir l'existence d'une véritable force intérieure qui lui permettrait de se développer par lui-même, comme s'il s'agissait d'un organisme vivant suivant un processus de croissance continu. Il est vrai qu'à un certain stade, les représentations du monde minéral et organique s'estompent, il devient possible de créer des formes et des séquences de l'intérieur du nouveau monde, sans s'aider d'enregistrements faits à partir de l'ancien, ce qui peut créer une impression de développement naturel. Les séries, les saisons, les compilations, les syndications, les suites, les versions, les adaptations, les diffusions et rediffusions, les imitations ("mèmes"), les reprises en boucle et copier/coller en tous genres ne sont pas sans évoquer l'autoreproduction incessante de la nature, le renouvellement perpétuel des fleurs, des arbres et des paysages. La vérité est que tout cela est le résultat de millions de volontés humaines, mais dans le nouveau monde, entièrement artificiel, la distinction entre nature et culture perd toute validité. L'Etherciel nous accueille, nous enveloppe, comme un pré, une forêt, un environnement, toujours le même et toujours changeant, avec ses chemins, ses sites, ses ressources, ses habitants... Nous cliquons au lieu de marcher, mais c'est bien là que nous sommes, c'est là que nous vivons, que notre action se situe, pour quelques minutes ou plusieurs heures. Nous allons dans ce Grand Tout captivant avec autant d'aisance et de facilité que s'il s'agissait d'une portion de la surface terrestre, auto-regénérée. L'effort nécessaire pour la production de ces vagues indéfinies d'images et de sons n'apparaît pas.

Dans la façon dont elle est vécue par les habitués des lieux, cette construction artificielle est devenue un milieu naturel.


Il nous reste maintenant à envisager les conséquences de la structuration physique du milieu numérique, de l'équation vitale qu'elle implique, sur le plan économique, puis juridique.


La question du prix


L'affaiblissement du "consentement à payer", souvent dénoncé, rarement analysé, doit être compris à la lumière de cette donne entièrement nouvelle.

Les motivations du récepteur, venu puiser dans les répertoires, plaident en faveur de prix modestes, voire nuls. C'est une règle générale de l'économie que les produits constituant l'alimentation de base doivent être vendus à bas prix (il est des pays où toute infraction à cette règle non écrite déclenche des émeutes). Une fois qu'on a débarqué dans l'Etherciel, la musique n'est plus un luxe, un bien rare, comme autrefois, mais un carburant essentiel, car elle contient de la chaleur humaine. Télécharger une chanson pour rencontrer quelqu’un, regarder un film pour avoir de la compagnie. Ce secteur de l’économie va donc ressembler de plus en plus au marché des produits alimentaires. Les artistes sont les cultivateurs du Nouveau Monde. Leur production est consommée de façon massive, quotidienne, universelle. Images et sons sont des denrées de première nécessité dont le prix ne saurait dépasser un seuil acceptable par l’ensemble de la population, y compris les plus pauvres.


Intervient ensuite, dans le même sens, l’idée même d’environnement. On a besoin de faire ce qu'on veut avec les éléments qui nous entourent. Il faut bien pouvoir vivre un peu tranquille, sans rendre de compte à quiconque. Dès qu'il se trouve quelque part, l'animal humain a besoin de s'ébattre en paix, sans barrière, au moins dans une certaine mesure. Un lieu de vie ne peut pas être entièrement quadrillé par des contrats, des "conditions d'utilisation" qu'il faut accepter, assorties éventuellement de droits de licence à payer. L'Etherciel nous héberge : ce que nous y trouvons est appréhendé comme l'air que nous respirons, le sol sous nos pieds, l'eau de la mer. Accepterions-nous de devoir payer pour profiter de ces éléments ? Payer pour mettre un pied devant l'autre ? Comme la nature, la vraie, l'Etherciel est un grand réservoir plein de denrées, avec des sites, des domaines, des passages. L'avènement de l'Etherciel suscite une vague d'émigration, intermittente, dans ce nouveau lieu, dans lequel nous sommes tentés de reproduire nos réflexes, nos attitudes, notre confort eu égard aux composants essentiels de notre environnement, gratuits et disponibles.


Enfin, il faut compter avec la valeur du clic. En recevant une émission, j'accorde une part de vie à son auteur. Le bénéfice à en tirer est réciproque : pour le récepteur qui a pu en tirer quelques bouffées de chaleur humaine, mais aussi pour l'émetteur, qui voit ainsi sa stature grandir d'un cran. Pourquoi faudrait-il, en sus, lui verser de l'argent ? Le suiveur confère un avantage au suivi par le seul fait de le suivre. A cela s'ajoutent les revenus que l'émetteur peut tirer de la publicité introduite dans ses émissions. Bilan : les revenus à attendre de la consommation passive des biens culturels dans l'Etherciel ne sont pas nuls, certes, mais ils resteront modestes.

La balance des intérêts en présence n'est plus du tout la même au moment de passer en mode émission. Notre époque crée une sorte d'obligation artistique. Il faut émettre pour vivre. Hélas, le talent n’est pas donné à tout le monde. Le candidat à une "seconde vie" doit donc puiser dans les répertoires existants pour assurer sa visibilité, c’est-à-dire son existence. La réutilisation d'une séquence de provenance extérieure met en présence deux émetteurs. Dans une licence qui vise à permettre à son bénéficiaire de réutiliser et diffuser un ouvrage fait par un autre ("e-licence"), les deux parties poursuivent les mêmes objectifs, émettre, pour se propager. Ils ne sont donc pas complémentaires mais rivaux. Le jeu à somme nulle qui prévaut entre un émetteur et un récepteur n'est plus d'actualité. L'auteur de quelque chose d'intéressant n'a a priori pas intérêt à accorder des e-licences sur ses ouvrages, pour ne pas aider un concurrent. 

C'est avec de l'argent que les choses changent, qu'il peut y trouver un intérêt. L'auteur peut légitimement monnayer la présence de ses œuvres dans les émissions d'un autre, car c'est bien cet autre qui en profitera. Se faire instrumentaliser ? Pourquoi pas, avec une contrepartie financière à la mesure du pouvoir d’attraction "loué", dans un contexte précis, à un humanoctet en manque de nouveautés. C'est par les émissions qu'on peut être, mais produire des émissions capables de réunir un public est un exercice extrêmement difficile. L'inspiration, quand elle est présente, peut finir par s'épuiser. Une vidéo qui décoiffe ? Une musique dans laquelle je me retrouve ? J'achète !  Tant pis si le prix à payer est élevé, il faut bien vivre. Ainsi, la vente de "e-licences", autorisant la reprise et diffusion des contenus, ouvre des perspectives de revenus substantiels, et récurrents. Pour l'humanoctet il ne s'agit pas tant de vivre que de survivre, les émissions doivent être sans arrêt renouvelées.


La commercialisation des logiciels constitue un précédent dont il y a lieu de s'inspirer. Les programmes d'ordinateur sont présents depuis les origines du nouveau monde. L'Etherciel n'existerait pas sans eux. Cette industrie n'a pas eu besoin de passer par une phase d'adaptation pour passer de l'environnement terrestre à l'Etherciel. Ils n'ont jamais connu autre chose. Qu'observe-t-on ? Le secteur des logiciels pratique depuis toujours une offre contractuelle différenciée selon que le client est utilisateur ou développeur c'est-à-dire selon qu'il exploite le logiciel pour ses propres besoins ou pour construire une offre à destination du marché. Le client est revendeur autant que consommateur : la leçon doit être entendue.


L'offre doit s'adapter à la demande. Le moment est venu de passer à autre chose, de comprendre que le vrai besoin du consommateur dans son versant numérique, l'humanoctet, n'est pas d'écouter de la musique, mais de produire des émissions. Il convient donc de lui proposer des moyens légaux de le faire.


Un droit d’auteur pour les auteurs, tous les auteurs


La révolution numérique reste à faire dans le domaine du droit d'auteur. Le législateur du Nouveau Monde doit répondre aux aspirations des autochtones. Les attributs du droit d'auteur ne peuvent pas être les mêmes selon que l'on se trouve dans le vieux monde, plein d'objets fixes séparés par de grandes masses d'air, ou dans le nouveau, tout entier rempli d'émissions en circulation. L'humanoctet est condamné à produire, et ce, avec ostentation. Emettre est une nécessité physique de la vie humaine, comme manger ou se chauffer dans notre environnement premier. Une révolution démocratique s'est opérée dans les structures matérielles de la société, mais sans qu'il se fasse, dans les idées, les mentalités, et dans les lois, le changement qui devrait accompagner cette révolution. La logique Emission/Réception qui dans les faits s'applique à tous les opérateurs sans exception, riches ou pauvres, connus ou inconnus, doit se traduire dans les lois comme dans les pratiques commerciales. La solution va consister, pour ce qui concerne l'Etherciel, à organiser le droit d'auteur autour de deux piliers, droit d'émission et droit de réception, en lieu et place de l'ancienne structure fondée sur le droit de reproduction et le droit de représentation. La mise en circulation d'un droit d'émission doit retenir toute l'attention. Il doit être possible de faire légalement tout ce qui est possible de faire techniquement. L'effort doit donc venir du législateur comme des ayants droit.

Les pouvoirs publics ont semble-t-il perçu l'existence d'un problème. Le développement et la protection des œuvres culturelles sur les nouveaux réseaux (Rapport Olivennes, novembre 2007), Création et Internet (Rapport Zelnik, janvier 2010), Engagements pour la musique en ligne (Rapport Hoog, décembre 2010), Création musicale et diversité à l'ère numérique (Rapport Celles et al., septembre 2011), Contribution aux politiques culturelles à l'ère numérique (Rapport Lescure, mai 2013), Musique en ligne et partage de la valeur (Rapport Phéline, novembre 2013), Le financement de la production et de la distribution cinématographiques à l'heure du numérique (Rapport Bonnell, décembre 2013), Les outils opérationnels de prévention et de lutte contre la contrefaçon en ligne (Rapport Imbert-Quaretta, mai 2014): la liste est impressionnante, le résultat l'est moins. Tous ces travaux fort estimables n'ont eu qu'une priorité et n'ont poursuivi qu'un objectif : préserver les revenus que les acteurs en place tirent de la consommation passive de musique ou de films, et en organiser la répartition. L'erreur est dans la question, pas dans les réponses. L'ampleur des changements à apporter n'a pas été appréciée à sa juste mesure. En langage courant nous dirions que la question a été le partage du gâteau entre les acteurs installés autour de la table, ceux qu'on appelle "les acteurs du marché".

La création de la HADOPI n'a guère bouleversé le paysage. De digue "anti-piratage" qu'elle était destinée à constituer, la HADOPI s'est peu à peu transformée en observatoire savant du naufrage de notre dispositif légal, tâchant seulement de mettre en valeur "l'offre légale"… comme un îlot perdu… Raté. La route a changé, elle a explosé en un entrelacs de canaux, la circulation n'est plus la même, elle n'est plus à sens unique, elle va de tous vers tous. Pourtant, les conditions proposées sur le marché nous ramènent aux années 60 ou 70. Regardez, écoutez, et pour le reste, ne vous en mêlez pas, ce n’est pas votre affaire, c'est une affaire de professionnels. Les ayants droit chercheraient à recréer, dans l'Etherciel, les conditions matérielles de circulation des œuvres sur Terre, qu'ils ne s'y prendraient pas autrement. Impuissants face aux faits, incapables de s'adapter, les défenseurs de l'ordre – l'ordre ancien – essayent de se faire obéir par la loi, pour ne pas avoir à évoluer. Ce qu’on appelle "piratage" n’est souvent (pas toujours) qu’un écart par rapport à l’ordre terrestre des choses. Erreur !

Ce monde, ou plutôt, les possibilités qu'il recèle, appartiennent à tous. Et ces possibilités incluent un pouvoir de production et d'émission, condition même de cette vie dans le nuage numérique à laquelle tant de gens aspirent. Certes l'héritage des grandes compagnies qui ont construit nos répertoires dans le domaine de la musique et du cinéma est colossal, admirable même. Mais il faut regarder l'avenir. L’avenir est aux "émissions", car chaque humanoctet tend à devenir une petite chaîne de télé à lui tout seul. Dans le cadre d’un droit d’auteur entièrement reconstruit, les grands acteurs, héritiers d’une longue et belle histoire, ont à proposer de nouvelles licences autorisant la réutilisation de contenus ou de parcelles de contenus : échantillon ("sample"), piste, bande-annonce, préparatifs ("Making-of"), extraits, éléments de décor, personnages emblématiques, etc. Il faut ouvrir les vannes!

Nota Bene : "ouvrir" les vannes ne signifie pas les "détruire", et au surplus les perspectives commerciales en matière de e-licences sont prometteuses. Le lien entre l'auteur et son œuvre ne doit pas être rompu, mais adapté à la nature du terrain et aux manières de vivre qui en découlent.


La démocratie consiste à répondre aux attentes de la population. L'intérêt général passe avant les intérêts privés. Mais comment procéder pour donner corps à ces beaux principes ? Nous avons pris l'habitude d'attendre de nos amis américains qu'ils montrent la voie, pour tout ce qui concerne l’environnement numérique, ce qui nous place depuis trois ou quatre décennies dans la situation confortable du râleur en bout de file. Cette fois, le scénario pourrait ne pas se renouveler. Compte tenu du poids des grands intérêts capitalistes aux Etats-Unis, il se pourrait que le statu quo y soit maintenu, envers et contre tout. La France, souvent qualifiée de "nation culturelle", a le droit d’être ambitieuse. De l'ambition, il va en falloir. Tout reste à faire. Inventer ! Développer ! Déployer ! 


Emmanuel Cauvin

modif 29 dec 14

(1)

Comment penser une chose sans lui donner un nom ? Comment appréhender cet événement, ou plutôt cet avènement, sans le nommer ? Les écrans forment la frontière avec notre milieu naturel, qui ne disparaît pas, pour des raisons biologiques évidentes, mais qui n'a plus le monopole de notre activité. Un nouveau monde émerge, à côté (au-dessus ?) de notre environnement classique, fait de surfaces immobiles entrecoupées d'objets solides et tangibles. Lieu de vie, terrain d'action, ce qui se passe à l'intérieur de l'Etherciel peut être soumis à l'analyse. Nous avons sauté le pas dans la réalité, nous devons sauter le pas dans le vocabulaire, première étape avant d'essayer de comprendre ce qui nous arrive.


(2)

Les programmes d’ordinateur sont eux aussi des œuvres de l’esprit, à ce titre couverts par le droit d’auteur. Mais nous laissons cette question de côté, compte tenu du rôle spécifique que jouent les logiciels dans cet environnement. Ceux qui écrivent le code préparent le terrain, ils créent le terrain. Les logiciels sont le sol de l’Etherciel (Voir à ce sujet : "Révolution dans la nouvelle cité électronique", Emmanuel Cauvin, Le Débat n° 167, novembre-décembre 2011). Nous nous attachons uniquement aux œuvres dépourvues de code, et donc nues et sans défense. Aussi vulnérable qu'une pomme dans l'arbre ou une quantité d'eau dans un verre, l'œuvre qui se présente sous la forme d’un paquet de données ne participe pas aux travaux de construction, elle ne sait pas contrôler sa propre utilisation. C’est elle que nous regardons ici.

 

 

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Published by etherciel
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