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4 novembre 2012 7 04 /11 /novembre /2012 16:54

Nous obéissons à nos outils plus qu'ils nous obéissent. Dans les transports, à la maison... Plus moyen d'y échapper ! Du coup, une confusion entre vie privée et vie professionnelle s'installe. Les deux univers se mélangent, on ne sait plus faire la différence : ce constat est très largement partagé, tout le monde est plus ou moins d'accord là-dessus. Il devient difficile de voir où passe la frontière entre la vie privée et le travail : les observateurs de nos moeurs numériques se rejoignent sur ce point.

Mais faut-il s'arrêter à ce constat ?

Un problème se pose en effet avec ces nouveaux outils, connectés (presque) en permanence. Le malaise est réel. Nous sentons bien que cette fameuse mobilité, tant vantée, a tendance à devenir envahissante, et que, plus profondément, quelque chose est en train d'arriver, qui bouleverse notre rapport au travail. Mais parler de confusion ne mène à rien. Parler de "confusion" n'est qu'un moyen d'évacuer le problème sans avoir à réfléchir. Tâchons plutôt de comprendre. Il y a bien un problème derrière ce grand basculement qui est en train de s'opérer. Mais quel problème exactement ? Et quel est le sens ce basculement ?


Que nous arrive-t-il au juste ?


Dans un précédent article paru dans un magazine commercial, j'ai proposé l'idée selon laquelle le salarié mobile est un salarié "délocalisé". Le salarié mobile est un salarié "délocalisé" en ce sens que son véritable lieu de travail n'est ni un bureau, ni un train, ni les trajets qu'il emprunte au quotidien à travers la France, ou le monde. Son véritable lieu de travail est l'écosystème électronique, alias l'Etherciel (il faut bien donner un nom à cet écosystème numérique, il faut bien donner un nom à ce nouveau monde !). C'est là que les choses se passent. C'est là que le salarié se manifeste, à travers son curseur, et déploie son activité au service de son employeur, indépendamment de l’endroit où il se trouve sur la surface de la Terre. Le lieu de travail est au-delà de la machine, qui se trouve ravalée au rang de marchepied. Le rattachement géographique s’efface au profit d’un téléchargement. L'émergence des solutions en nuage ne fait qu'accentuer ce phénomène, dans la mesure où le matériel permettant d'accéder à cette nouvelle dimension n'a plus aucune importance, ce qui de facto rend le salarié libre de choisir celui qui lui plaît, et tant pis - ou tant mieux ? - si c'est le sien propre, payé avec ses deniers. L'important n'est pas l'écran, mais ce qui se passe derrière l'écran.

 

Tous les salariés ne sont pas concernés, mais ceux qui le sont doivent affronter un nouveau mode d'existence. Autrefois, la distinction entre la vie professionnelle et la vie privée se faisait dans l'espace. Une fois franchi le seuil des locaux de l'entreprise, nous étions tranquilles. Libérés de toute contrainte professionnelle, nous pouvions, selon la formule consacrée, "penser à autre chose". Il suffisait d'avoir le pied dehors pour quitter son travail. La porte de l'entreprise formait une sorte de ligne de démarcation entre les deux univers. En dehors de scénarios très particuliers appelés "astreinte", connus notamment des milieux hospitaliers, les intrusions patronales étaient quasi inconnues dans la sphère privée. La porte de l'entreprise était, aussi, en sortie, la porte vers la vie privée. Cette ligne de partage ancrée dans le sol a disparu. Dès lors, il est devenu bien difficile de "faire la coupure". La distinction entre le travail et la vie privée ne se fait plus dans l'espace, mais dans le temps. Nous alternons les séquences professionnelles et les séquences privées, le lieu où nous nous trouvons (bureau, RER, domicile, supermarché, restaurant etc.) n'a plus grande importance. L'espace anéanti, le découpage de nos activités se fait exclusivement au fil du temps. L'Etherciel est notre site de rattachement, c'est là que tout se passe, et ce lieu se fiche totalement de la géographie. Les téléphones et autres tablettes nous suivent où que nous allions. A un moment donné, on ne sait plus si c'est nous qui emmenons notre téléphone avec nous, ou si c'est notre téléphone qui nous emmène. L'envahissement de la vie privée par le travail est une réalité. Les appareils mobiles professionnels que nous promenons partout dans notre poche viennent frapper à notre "porte" à tout moment.

Le phénomène inverse se produit également : séquences privées pendant le "temps de travail" (les débordements se produisent dans les deux sens). L'existence de ces séquences fait désormais l'objet de règles négociées au sein de chaque entreprise qui visent à la fois à contrecarrer les abus caractérisés, et à permettre aux gens de souffler un peu. Les chartes d'utilisation des moyens informatiques admettent généralement une part résiduelle d'utilisation à titre privé des outils informatiques fournis par l'entreprise. L'essentiel est que les salariés téléchargés… le restent. On accepte donc qu'ils passent un peu de temps chez eux, avec leur famille, leurs amis, pendant qu'ils sont au bureau.

L'espace écrasé, le temps qui domine : ces caractéristiques sont valables dès l'instant où l'on se trouve dans l'Etherciel. Le phénomène observé ici dans la relation de travail se produit, à l'identique, dans toute situation qui nous amène à nous transporter, derrière l'écran, dans les flux pressés, les octets virevoltants. L'Etherciel est un tout petit monde, et chaque progrès le rétrécit encore plus. Cette caractéristique était prévue au départ, les "moyens de communication" avaient pour but affiché de vaincre les distances, pour permettre aux individus de "communiquer", malgré l’éloignement. Ce que personne n’avait imaginé c’est que le temps allait occuper la place laissée vacante par l’espace. Passer d'une situation à une autre n'implique pas un déplacement, mais un temps d'attente. Les mouvements se délimitent bien entre un point de départ et un point d'arrivée. Mais entre les deux la "distance" se mesure en temps de parcours, pas en centimètres ou en kilomètres. Une fois une situation validée, il n'est pas possible de revenir complètement en arrière, de faire comme si cela ne s'était pas passé, car si on recule dans l'espace, on ne remonte pas dans le temps (la flèche du temps est toujours orientée dans la même direction), et l'Etherciel est gouverné par la seule variable t. Au moment de débarquer dans l'Etherciel, "Actualiser" est toujours la première chose à faire, avant de commencer quoi que ce soit, car venir se placer dans le nouveau monde signifie d'abord se situer dans la chronologie. La maintenance, maintenant, à chaque instant. L'entrée dans la matière est une synchronisation : se tenir au courant de l'actualité, installer la nouvelle version de logiciel, charger les derniers messages. La nature du terrain implique que l'humanoctet se jette en permanence en avant de lui-même, dans le futur immédiat.

Allons voir un instant du côté de l'ordinateur. Quel est le cœur de la machine? Le cœur de toute l'architecture technique ? Le processeur. Et, comment fonctionne le processeur ? Avec une horloge, l'horloge qui synchronise toutes les opérations élémentaires à travers les circuits. Le cœur de tous les ordinateurs est donc une horloge. Le poids du temps dans le monde issu des ordinateurs a des racines profondes. Dans l’Etherciel nous prenons le temps en pleine poire, sans recul. Le temps nous consomme d’autant plus goulument que là, derrière l’écran, nous ne sommes plus dans ce savant composé à quatre dimensions appelé "espace-temps", nous sommes dans la gueule du Temps. L'espace n'est plus là pour servir de refuge.

 

Travailler dans l'Etherciel signifie par conséquent travailler dans le temps, un temps à l'état pur. Or comme chacun sait, le temps ne s'arrête jamais, il nous suit partout. La disponibilité est donc devenue essentielle. "Around-the-clock", 24h/24, 7 jours / 7 : les salariés dont les tâches se situent presque exclusivement dans l'Etherciel sont en première ligne. Etre disponible en permanence n’est pas ce qui est leur est demandé (sous nos latitudes), mais c’est l’idéal vers lequel il faut tendre. Le temps ne s’arrête pas, ne se réduit pas, il est disponible en permanence, ne part pas en vacances, il ignore les jours, les heures, et tous ces découpages artificiels. Alors, insensiblement, les salariés téléchargés dans cette nouvelle dimension sont poussés dans cette direction, car c'est la direction du milieu dans lequel ils se situent. A l'origine de ce mode de vie en connexion permanente se trouvent probablement, aussi, quelques motivations : pression insidieuse du patron, volonté délibérée du salarié de travailler plus et plus. Mais ces motivations sont secondes par rapport à la pente naturelle de l'environnement. Une raison presque physique explique pourquoi nous avons tendance à rester connectés à tout moment. Comment échapper à un principe de fonctionnement de l'écosystème dans lequel on est immergé ? Cette situation, cette expérience presque physique, est tout à fait inhabituelle. Une telle chose n'a jamais existé auparavant. C'est la raison pour laquelle nous parlons de "confusion" entre vie privée et vie professionnelle. Nos repères habituels ne fonctionnent plus. Un espace-temps recomposé : nous ne savons pas comment réagir face à un changement de cette ampleur. Nous ne comprenons pas ce qui nous arrive.

Etherciel : à mon avis, ce qui nous arrive est l'avènement d'un nouveau lieu, d'un nouveau genre, qui présente cette caractéristique extraordinaire d'être monodimensionnel. L'espace a disparu, le temps règne en maître dans ce nouveau monde. L'ensemble des programmes et des documents forment une totalité que j'appelle Etherciel, un milieu cohérent, qui obéit à ses propres principes de fonctionnement. Nous sommes présents dans cet environnement, même si il s'agit d'une "télé-présence". Si Christophe Colomb a découvert un nouveau continent, donc un nouveau spécimen de quelque chose qui existait déjà, en l'occurrence un morceau de terre ferme avec des arbres, des animaux et même des hommes, nous sommes aujourd'hui face à quelque chose de réellement extraordinaire. Colomb a débarqué en terrain connu, nous avons autour de nous un environnement nouveau, inconnu jusqu'à présent. La prééminence du temps est l'une des caractéristiques essentielles de ce terrain d'action sans étendue. Un vocabulaire, une façon d'être et un mode de vie restent à inventer.

 

Vie privée, vie professionnelle : la confusion partout évoquée dans les commentaires de la presse et sur le Web révèle une incompréhension face à ce qui est en train de se passer. La confusion n'est pas entre vie privée et vie professionnelle (je sais parfaitement faire la différence entre un coup de fil à la maison et une discussion avec un collègue !), mais dans l'esprit de ceux qui l'évoquent. Il n'y a pas "confusion" entre les deux univers (inutile de m'expliquer la différence entre un pot un soir avec des copains et une réunion un matin à 8h30 sur le projet ChoseBidule !), mais mise en place d'une nouvelle structuration du cours de notre vie, tenant compte - c'est inévitable - des lois fondamentales de l'environnement... un environnement qui accueille toutes nos activités, professionnelles, ludiques ou sociales. Tout se passe sur le fil du temps, découpé en séquences. Nous enchaînons les séquences privées et les séquences professionnelles, et cet enchaînement se déroule dans une autre dimension, sans lien avec le lieu où nos pieds sont posés. On évoquera une interpénétration croissante, un émiettement des deux vies, du fait de la disparition des repères spatiaux, qui autrefois faisaient la différence. Cette interpénétration en séquences courtes n'est pas facile à vivre, car elle signifie que nous ne pouvons plus nous fier au lieu où nous nous trouvons pour savoir où nous en sommes et ce que nous avons à faire. Comment appréhender ce nouveau mode d'existence ? Le problème reste entier! Nous le comprenons mieux, mais il n'en est pas pour autant résolu. Nous avons un énoncé, nous n'avons pas la solution. Dans la configuration qui prévalait auparavant, déterminée par notre localisation géographique, la journée était grosso modo divisée en deux parties : une partie commençant entre 7h et 9h et se terminant entre 17h et 19h, consacrée au travail, et une autre pour le reste du temps. Cette division de notre emploi du temps en deux parties compactes est en train de disparaître, au profit d'une suite parfois très rapide d'alternances entre nos deux vies à l'intérieur d'un même environnement capable de tout héberger, l'Etherciel. Le passage de l'une à l'autre ne se fait plus deux fois par jour, mais, parfois, toutes les 10 minutes ! Quels que soient les lieux traversés, nos journées se composent d'une suite de moments parfois très courts dans lesquelles on trouve tantôt du privé, tantôt du professionnel. La ligne, la fameuse "Ligne", épouse la ligne du temps. C'est là que nous - notre activité, nos sens, notre conscience - sommes.

 

Comment, dans ce contexte, éviter l'envahissement de notre temps par notre travail ? La mobilité, c'est un fait, nous suit partout (soit dit en passant cette "mobilité" signifie en réalité un maintien, notre maintien dans l'Etherciel). A la longue, il va bien falloir poser des limites, trouver un mode d'organisation rationnel et maîtrisé. Quelles règles pourrions nous inventer ? Travailler partout ? Pourquoi pas... Mais jusqu'à quand ? Comment trouver un juste équilibre entre les exigences du métier, et celles d'une vie personnelle épanouie ? Comment articuler ces deux vies distinctes (et qui doivent le rester) ? Le terrain n'est plus le même, nous savons que les réponses ne sont écrites nulle part, mais la question reste pertinente.

 

Ah, mince, excusez-moi, j'ai un coup de fil du boulot

 

La solution... la solution dans un prochain article !

 

Emmanuel Cauvin, le 4 novembre 2012

modif le 10 novembre

 

 

 

mise à jour du 14 Juin 2014:

Obligation de connexion, liberté de déplacement : le contrat de travail réinventé
http://www.village-justice.com/articles/Obligation-connexion-liberte,15325.html 

 

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Published by etherciel
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