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7 mai 2012 1 07 /05 /mai /2012 20:27

 

La musique techno/electro est la musique de la technologie, ou plutôt, elle est la technologie mise en musique.


A quoi ressemble la danse des machines ?

 

Ecoutons ce que cette musique a à nous dire sur son milieu d'origine.

 

Quelques caractéristiques ressortent de manière évidente. La rythmique est écrasante, et la mélodie ne fait que l'accompagner, ce qui représente le contraire de la construction habituelle : l'harmonie des sons est l'élément premier, c'est même le propre de la musique, le rythme étant présent, aussi, dans les discours et dans la poésie. Seulement voilà, personne n'a jamais siffloté un refrain de David Guetta ou de Laurent Garnier. Le tempo, exprimé en BPM (battements par minute), est le maître, servi par un foisonnement de frappes toujours plus percutantes, elles-mêmes soutenues par quelques variations mélodiques assez pauvres, car non essentielles. Souvent des sons se font entendre qui ne sont pas des notes, mais des bruits, ce qui crée une atmosphère étrange. La marque des temps est portée au pinacle. La musique Techno crée un sentiment d’urgence, elle écrase l'espace. Autre caractéristique, elle aussi revendiquée : la répétition. Les boucles ("sample") s'enchaînent inlassablement, disparaissant et réapparaissent telles les vagues à la surface de l'océan. On ne craint pas le rabâchage, on l'encourage. L'effet produit par ces boucles fortement rythmées est assez puissant. La musique Techno est une musique autoritaire, impérative. Le public n'est pas invité à rêvasser mais à s'enrôler (1). Diffusée avec un volume sans concession, et des basses poussées à fond, la musique semble émaner de l'air ambiant pour venir remuer les tripes et emporter les corps (2). Les danseurs traversent le mur de son et s'installent dans une nouvelle dimension. Cet accueil s'effectue de manière continue. La notion de "morceaux", bien connue des amateurs de rock, est inconnue, au mieux négligée. Le flux est incessant, et il est aussi, au fond, remarquablement homogène. On ne distingue pas réellement les instruments. Tout cela semble fait de la même pâte.

 

Passons maintenant à l'analyse. Remontons le cours du flux, à la source.

 

D'une infinie variété, les contenus qui s'offrent à nous à longueur de connexions sont cependant tous de la même matière, cette substance dite "numérique", capable de tout absorber de ce qui se voit, s'entend ou se calcule. L'agitation est en surface, l'arrière-plan quant à lui est régulier. Tout passe à la moulinette, la même moulinette numérique, pour donner naissance à un monde uni, un Grand Tout parfaitement cohérent et homogène. Le crin de l'archet, le bois des guitares ou les peaux des tambours sont loin. Plusieurs sons mais une même matière première, un seul instrument. Le frottement des cordes, la respiration des chanteurs, tout cela disparaît au profit de sons purs, purement artificiels, comme l'environnement dont ils sont issus.

 

Pour mieux saisir la foule, entretenir la poussée continue, il faut des refrains basiques, des boucles entêtantes. Rien de plus facile, rien de plus naturel même ! Le copier/coller est, bien plus qu'une banale manipulation, un principe fondateur des environnements numériques. Le matériau numérique est visqueux, autoreproductible, polycopié. Tout ce que vous faites peut être retenu contre vous. La touche "Enregistrer" est appuyée en permanence. Les commandes de destruction proposées dans les menus des logiciels sont illusoires. Tout s'entasse, l'ancien comme le récent, indistinctement. Un jour ou l'autre, tout peut ressortir. Alors le copier/coller est devenu une manœuvre naturelle, presque un rituel d'appartenance qui marque l'entrée dans la grande tribu des hommes électroniques. Ceux-ci sont fiers d'effectuer des copier/coller car chaque copier/coller signifie qu'on a compris une loi collective et qu'on lui obéit. Cette sorte de loi physique domine les comportements comme elle domine l'environnement.

 

D'où vient le martellement hypnotique qui est la marque de fabrique la plus évidente de la techno ? Les « moyens de communication » apparus ces dernières décennies avaient pour but affiché de vaincre les distances, pour permettre aux individus de « communiquer », malgré l’éloignement. Ce que personne n’avait imaginé c’est que le temps allait occuper la place laissée vacante par l’espace. Derrière l'écran, l'idée selon laquelle une chose est là et pas ailleurs n'est plus vraie. Un objet n'est jamais vraiment à côté, ni vraiment lointain. Ce lieu est sans étendue. Le salut est dans la course des heures, des minutes et des millisecondes. Les kilomètres sont morts, finis, oubliés ; on ne compte plus que les temps de réponse. L'espace jugulé, le temps est la mesure de tout, l'unique ami, l'unique ennemi. Au moment de débarquer dans la réalité parallèle, "Actualiser" est toujours la première chose à faire, avant de commencer quoi que ce soit, car venir se placer dans le nouveau monde signifie d'abord se situer dans la chronologie. Puis, suivre la flèche, se placer sur la ligne, en ligne, toujours en attente de quelque chose. Quand l'espace disparaît, le temps, en perpétuel renouvellement, déboule en force et écrase tout sur son passage. La seule perspective n’est ni devant, ni derrière, ni en haut, ni à droite ni à gauche, la seule perspective devant nos yeux est après. La rythmique est le sceau que le tourbillon des octets appose sur son expression sonore, dominé qu'il est par une grande horloge invisible. Qui sème les écrans récolte le tempo. Comme dit David Guetta, c'est Nothing But The Beat (titre du dernier album). Autre caractéristique, elle aussi héritée de cet espace-temps recomposé : la musique Techno se présente comme une suite ininterrompue, une seule et même symphonie électronique dépourvue de "final" ? Le temps lui non plus ne s'arrête jamais.

 

Retour sur le plancher des vaches (le dancefloor des vaches ?). Le bal musette ou les danses bretonnes (3) consistent à s'approprier l'espace. En couple ou rassemblés dans un grand cercle, les participants prennent possession de l'espace et n'ont de cesse d'aller et venir pour l'occuper entièrement. La musique semble une invitation à se déplacer et partir à la conquête, pour dire "ceci est à moi", ou, plus exactement, "ceci est à nous". Avec un peu de distance, la salle de bal vaut le coup d'œil. Les danses "classiques" offrent un spectacle collectif. Les participants se regardent, attentifs à ne pas perturber la cohésion de l'ensemble.

La Techno elle aussi offre un spectacle, mais strictement individuel. Chaque individu est sujet à une grande agitation mais semble enfermé en lui-même, comme dans un ordinateur ou une console de jeu. La danse des machines est solitaire, elle consiste à s'approprier le tempo, à célébrer la marque des temps, en oubliant l'espace et ceux qui s'y trouvent. Sauter sur place comme un curseur, avec, si possible, de l'invention, et, parfois, une touche de grâce. Le voisin fait la même chose, mais on affecte de l'ignorer. Je suis une star : voilà le message que chaque danseur cherche à imposer. Une star dans la nouvelle dimension… Cliquer sur ce corps ?

Impérative, presque militaire, la musique Techno est à l'image des programmes de télévision ou d'ordinateur, qui nous saisissent, nous absorbent. Une fois connectés, notre vie bascule, pour un laps de temps plus ou moins long, dans un autre monde. Nous nous téléchargeons dans une réalité parallèle, un nouveau terrain d'action qui nous offre une large palette d'activités, professionnelles, ludiques ou sociales. Le constat s'impose : nous avons créé un nouveau monde. Les technologies de l’information ne servent plus à faire des choses sur terre mais elles nous ouvrent les portes d’une seconde nature. Les écrans de toutes sortes que nous rencontrons à chacun de nos pas ne sont plus de simples accessoires mais des passerelles, des voies d’accès menant à un environnement qui nous entoure et contribue à subvenir à nos besoins. L'être tout entier se détache, sens, conscience, action, volonté, puis bascule dans les formes lumineuses et mouvantes, le voilà bientôt incrusté, par l’esprit, dans la pression des processus en série, la grande boucle des programmes, la bousculade permanente des fenêtres à la surface de l'eau neuve. Son corps ne disparaît pas de la surface de la Terre, mais sa vie n’est plus là. A ce nouveau monde il ne manque qu'une chose, un nom. "Numérique" est un adjectif, il faut un substantif pour désigner « tout ce qui est numérique ». Je propose "Etherciel". Ce sera l'Etherciel. L'Ether d'Aristote, circulaire et continu, supérieur et intouchable, et "ciel" comme artificiel, logiciel. Autrefois, pour parler des adolescents boutonneux s'adonnant aux jeux vidéo, on disait qu'ils s'enfermaient dans leur monde, "dans leur univers", à l'écart de la société. Ces jeunes semblaient étranges. Aujourd'hui cette évasion est devenue le lot commun d'une grande partie de la population. Nous les avons rejoints, nous sommes comme eux, de l'autre côté de l'écran.

 

On retrouve dans les rassemblements festifs ("raves") quelque chose de cet enfermement volontaire qui est le lot commun de tous les téléchargés. Chacun dans sa boite (ordinateur, console, Smartphone, iChose), trépignant de l'index sur la souris ou l'écran tactile, mais tous unis dans une sorte de soulèvement général des nombrils. Ce n'est pas une solitude, c'est pire, c'est une solitude communautaire. Avec la Techno, chaque danseur semble se chercher lui-même, pour tenter d'exister au milieu des autres, comme lui emportés dans la pulsion collective, téléchargés dans un "ailleurs" plein de sons et d'images, mais sans air, sans intervalle, sans transition. Comme s'il s'agissait de recréer le milieu d'origine, la musique est accompagnée d'un univers visuel surchargé. Il faut envelopper, captiver, saisir. Le flux s'écoule avec un débit qui se situe entre 120 et 140 BPM. Pas question de se reposer. Toujours plus de son, toujours plus d'image, des séquences de plus en plus hachées, le beat qui cogne et le temps qui presse.

 

La musique électro est comme une synthèse sonore de nos vies électroniques.

 

Emmanuel Cauvin

article publié initialement dans la revue MEDIUM - Transmettre pour innover (http://www.mediologie.org/) (petites retouches)

 

mise à jour 10 fev 2015: écouter des images, regarder de la musique


(1) "Transe" est un mot qui fait partie du vocabulaire courant sous ces latitudes soumises à haute pression.

(2) Dans son édition 2011, le festival les Nuits Sonores de Lyon a mis en œuvre un dispositif pour les sourds et les malentendants (!), avec une dalle vibrante permettant de ressentir les basses.

(3) Restons en terrain connu…

 

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Published by etherciel
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