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18 octobre 2015 7 18 /10 /octobre /2015 14:36

Vie numérique

Nous vivons à travers notre curseur, corps battant et jamais en repos.

Quelles sont les limites de la vie dans le nouveau monde ? Toute activité humaine à base de représentations et de signes (textes, images, sons, calculs) peut s’y déployer.

Nous nous téléchargeons dans cette réalité, changeant ainsi le décor de notre vie de tous les jours, pour une « seconde vie », entièrement nouvelle, détachée des pesanteurs terrestres.

L'électrocratie, régime de domination

L’Étherciel étant un univers entièrement artificiel, créé de la main de l’homme, tout y est pensé, écrit et codifié à l’avance.

L’Étherciel est donc par essence une entreprise de domination, des hommes sont le jouet d’autres hommes.

Gardons à l’esprit la puissance des programmes, qui sont le cœur de l’Étherciel. Le maître de l’algorithme est le maître du monde.

Soumission volontaire

La soumission au système est volontaire.

Ce nouveau monde est entre les mains d’intérêts privés. Qui défend l’intérêt général ? À ce jour, personne.

Comment en est-on arrivé là ?

Comment en sortir ?

Nous avons créé un nouveau monde. Les technologies de l’information ne servent plus à faire des choses sur terre mais elles nous ouvrent les portes d’une seconde nature. Les écrans de toutes sortes que nous rencontrons à chacun de nos pas ne sont plus de simples accessoires mais des passerelles, des voies d’accès menant à une réalité parallèle qui offre une large palette de possibilités, professionnelles, ludiques ou sociales. Autrefois, pour parler des adolescents boutonneux s’adonnant aux jeux vidéo, on disait qu’ils s’enfermaient dans leur monde, « dans leur univers », à l’écart de la société. Ces jeunes semblaient étranges. Aujourd’hui, cette évasion est devenue le lot commun d’une grande partie de la population. Nous les avons rejoints, nous sommes comme eux, de l’autre côté de l’écran. Nous vivons à travers notre curseur, corps battant et jamais en repos.

Quelles sont les limites de la vie dans le nouveau monde ? Toute activité humaine à base de représentations et de signes (textes, images, sons, calculs) peut s’y déployer. Bien entendu, la limite se situe dans le maniement d’objets solides (naturels ou industriels) et dans l’accomplissement des fonctions organiques. Mais dès lors qu’il s’agit de manier des représentations et des signes, ou d’effectuer des calculs, la seconde nature offre ses services, il devient possible de s’y installer le temps nécessaire pour faire son travail, se divertir, discuter. Ce n’est plus une image que l’on projette sur un écran, mais c’est un individu que l’on projette derrière l’écran. Son corps ne disparaît pas de la surface de la Terre, mais sa vie n’est plus là.

A ce nouveau monde il ne manque qu'une chose, un nom. "Numérique" est un adjectif, il faut un substantif pour désigner « tout ce qui est numérique ». Etherciel, ce sera l'Etherciel. L'Ether d'Aristote, circulaire et continu, supérieur et intouchable, et "ciel" comme artificiel, logiciel. Ce terrain d'action, ce lieu de vie est certes nouveau, mais il n'est ni virtuel ni immatériel. La statue n’existe qu’à l’état de virtualité dans le bloc de marbre, alors que le logiciel dans lequel je viens m’inscrire pour taper ce texte est réel et présent. Immatériel ? Descartes parlait de « l’immatérialité de l’âme ». Une idée représente quelque chose d’immatériel. Quant à lui, le nouvel élément fait partie du monde sensible. L’Étherciel n’est pas immatériel mais matériel. Matériel, d’une façon nouvelle, qui ne fait pas partie des catégories de la physique terrestre. C’est une erreur de renvoyer quelque chose de nouveau, que nous ne connaissons pas, dans une sorte de vide insignifiant. Ce qu’il faut, c’est composer des définitions positives et inventer de nouveaux mots.

Cette nouvelle dimension peut être décrite et analysée « au niveau du vécu », c’est-à-dire de l’intérieur. Un précédent article paru dans ces colonnes nous a permis de proposer une définition des caractéristiques fondamentales de l’écosystème électronique : le mouvement et la copie, émission et réplication dans un lieu sans étendue, où le temps est la mesure de tout. Dans l’Étherciel, tout fait se traduit par une transmission reproductive de lettres, de caractères, de chiffres ou de tous autres signes ou symboles dotés d’une signification intelligible par l’homme ou la machine, entre un émetteur et un ou plusieurs récepteur(s) opérant en mode local ou à distance . L’absence de repère géographique et la prééminence corrélative du facteur « temps » sont une caractéristique particulièrement importante de la nouvelle dimension. Dorénavant, au lieu de parler de « monde physique » on parlera de « monde géographique » (par exemple « adresse géographique » comme pendant, dans notre environnement premier, de notre adresse électronique). L’Étherciel, quant à lui, ne connaît pas la notion de proximité ou d’éloignement. Nous ne sommes pas tant dans un espace particulier que dans le temps de cet espace. Progression ou rupture, action ou réaction, chaque situation crée une perspective, qui suscite chez le sujet concerné une impatience fébrile. Principe d’inclusion, règle de vie : nous sommes étirés, déroulés, attachés à cette corde qu’on appelle « la ligne ». Unique ami, unique ennemi, le temps est notre seul compagnon. Que nul n’entre ici s’il est géomètre ! La géographie nous offre un espace vital, l’Étherciel nous propose des temps de vie .

Nous nous téléchargeons dans cette réalité, changeant ainsi le décor de notre vie de tous les jours, pour une « seconde vie », entièrement nouvelle, détachée des pesanteurs terrestres. L’individu qui parle au téléphone avec un service d’assistance technique dit « je » en parlant de son curseur , car en définitive il se situe bel et bien là-bas, de l’autre côté de l’écran. Mi-homme, mi-octet, le voilà devenu humanoctet. Pour des laps de temps plus ou moins prolongés, nous basculons dans un monde sans terre, plein d’un surgissement continu d’émissions, émises ou reçues, et répliquées sans relâche, un maelström réglé comme du papier à musique où la seule perspective devant les yeux n’est pas devant ni derrière, ni en haut ni en bas, mais après. Ce monde est un monde habité. Désormais, notre existence se déroule en alternance entre, d’un côté, notre milieu naturel et, de l’autre, notre milieu d’adoption, l’Étherciel.

La politique fait son entrée

L’Étherciel est un milieu physique particulier, cela n’est guère contestable. Les lois « naturelles » qui gouvernent le milieu ambiant s’imposent à tous. Elles n’appartiennent à aucune autorité. Sans elles, l’Étherciel n’existerait pas. Mais doit-il devenir un espace politique indépendant ? Comment organiser la Cité ? Sur Mars ou Jupiter la question politique ne se pose pas, car la vie est absente. Il n’en va pas de même dans l’Étherciel, peuplé qu’il est de millions d’êtres venus de Terre. Voyons d’abord comment se présente la situation.

L’Étherciel étant un univers entièrement artificiel, créé de la main de l’homme, tout y est pensé, écrit et codifié à l’avance. Partout, des programmes. D’abord écrits par des gens de métier, sous la forme de programmes appelés « programmes sources », dans des langages créés tout spécialement, ils sont ensuite compilés pour être exécutés par les machines et permettre ainsi l’accueil des « utilisateurs ». L’Étherciel exclut toute idée de mystère. Rien n’existe par le seul fait de la Nature, celle où nous sommes nés. L’Étherciel est donc par essence une entreprise de domination, des hommes sont le jouet d’autres hommes. Rien n’est éphémère, rien n’est invisible pour ce qui est des faits et gestes des humanoctets, rien ne peut être laissé au hasard, les comportements doivent être régentés. L’entrée dans les nouvelles terres suppose nécessairement l’acceptation de règles fixées à l’avance par d’autres. Le pouvoir sur la terre apporte nécessairement le pouvoir sur les hommes qui y vivent. Comme au Moyen Âge, seigneurie domestique et seigneurie foncière coïncident. iPhone, iPad, iTunes…, iLife : ma vie chez Appeule, ma vie dans Appeule. Celui à qui la Terre appartient devient ipso facto le maître de toute existence qui voudrait s’y déployer. L’utilisateur est d’abord utilisé, puis, on le laisse devenir utilisateur, mais dans les formats et les configurations prévus à cet effet. Chaque « événement » est comme la scène d’un film, le résultat d’une savante préparation. Ce que l’on peut dire, c’est qu’une fois les programmes établis il ne se passe jamais rien. S’agissant de qualifier ce régime politique, le mot « technocratie » semble approprié, on parlera alors de « technocratie absolue ». La souveraineté du propriétaire est absolue en ce sens que s’il laisse aux habitants des marges de manœuvre, cette liberté est entièrement taillée et façonnée par lui. Le souverain est présent en permanence, même là où il laisse ses sujets s’ébattre en liberté. Le discours publicitaire, qui est parvenu à faire passer cette implacable machinerie pour une promesse de développement personnel et de conquête individuelle, est une vaste supercherie. Les logiciels décrivent à l’avance les comportements, et le contexte dans lequel ils peuvent être adoptés. Tout est là. Gardons à l’esprit la puissance des programmes, qui sont le cœur de l’Étherciel. Le maître de l’algorithme est le maître du monde.

Une mention particulière doit être faite des logiciels les plus répandus, qui assurent les fonctions de base (Windows, Mac OS, Linux). Leur fabrication ne doit pas être regardée comme un art ou une science, mais comme une fonction sociale car ces produits restent présents en permanence, quel que soit le logiciel d’application dans lequel nous nous trouvons. Nous les avons toujours sous nos pas, où que nous soyons. Ils sont comme le sol de l’Étherciel, sur lequel les propriétaires viennent établir leurs domaines, que nous visitons les uns après les autres. À qui ces nouveaux lieux appartiennent-ils ?

À tous les niveaux, environnements ou applications, force est de constater que le pouvoir est entièrement entre les mains de puissances privées (Microsoft, Facebook, Google, etc.). Les marchands de logiciels comme les propriétaires de domaines se présentent tous sous la forme de sociétés commerciales. Les autorités étatiques se contentent d’une action symbolique dont l’objectif se limite à rappeler qu’elles existent, et faire en sorte que le nouveau monde ne serve pas à commettre des crimes dans l’ancien. De temps à autre, les pouvoirs publics lancent des croisades pour des œuvres de bienfaisance (lutte contre le tabac, contre le piratage des œuvres artistiques, la pédophilie, pour la protection de la vie privée, etc.). À la différence du Moyen Âge, ces campagnes, loin de susciter la ferveur populaire, sont peu suivies. Le fait essentiel est que les domaines sont privés. Leurs propriétaires savent appliquer les vieilles recettes du pouvoir. En application de l’adage selon lequel le pouvoir ne va pas sans une certaine dose de secret, les programmes sources ne sont aucunement publiés, ils restent cachés, bien à l’abri dans les laboratoires de développement. Les humanoctets n’y ont pas accès.

L’Étherciel est une nature qui pense. Nous sommes insérés dans une réalité qui n’est pas calculable, comme la Terre, mais calculée. Et à la question de savoir qui se trouve derrière le décor, qui prend les décisions, qui commande, en un mot qui gouverne, la réponse ne varie pas, il s’agit d’entreprises du secteur privé. Nos temps de célébration démocratique acharnée auraient-ils donné naissance à un régime politique féodal ? N’allons pas trop vite : ce pouvoir sans partage ne s’exerce pas dans l’espace, sur un territoire, mais dans le temps, plus exactement sur notre temps. Directement dérivé des caractéristiques profondes de l’Étherciel, ce fait doit être pris en compte mais pas au titre d’une qualification politique. Ce qui appartient à l’environnement est en dehors du jugement des hommes. En tirer une appréciation morale, fût-elle positive ou négative, serait une sottise. Le feu brûle pareillement à Biarritz et à Beyrouth. Qu’y pouvons-nous ? Une loi naturelle n’est pas négociable. L’espace-temps de l’Étherciel est dominé par le temps. Voilà le fait. La politique n’a rien à voir là-dedans. Nous voilà donc ramenés au constat de la toute-puissance des sociétés privées. Une nouvelle féodalité capitaliste est installée sur la pointe avancée de notre modernité démocratique, elle règne sans partage sur ce nouveau monde qui semble porter tous les espoirs de notre XXIe siècle à peine éclos.

La véritable particularité de notre époque est que la soumission au système est volontaire. Le travail fourni par les paysans de l’Étherciel venus cultiver leur parcelle dans Facebook ou Myspace n’est pas un travail forcé. Voilà qui crée une différence notable entre ce que nous avons sous les yeux et les servitudes féodales. Terre d’exil, l’Étherciel n’est pas une colonie pénitentiaire ! Les émigrés du nouveau monde ne sont pas des condamnés, mais des privilégiés, heureux et fiers.

Mais si le nouveau monde est entre les mains d’intérêts privés, qui défend l’intérêt général ? À ce jour, personne. Qu’il s’agisse d’un pouvoir sur notre espace ou sur notre temps, lui aussi vital, importe peu ; la question de la défense du bien commun reste pertinente. Nous sommes des hommes, pas des marchandises ! Derrière l’écran aussi, l’organisation de la cité doit être ouverte au débat, à la délibération des êtres conscients que nous sommes. La question politique se pose, là encore, là aussi, indépendamment des particularités du milieu physique. Aujourd’hui, la puissance appartient aux pouvoirs financiers et technologiques venus du sein même de l’Étherciel, et rien ne semble pouvoir les arrêter .

Un nouveau système d’exploitation

Pourquoi ? Comment, en nos temps de démocratie et d’État de droit partout célébrés, en sommes-nous arrivés à cette technocratie absolue (ou « électrocratie ») en vigueur aujourd’hui ? Que s’est-il passé ? La réponse à cette question se trouve dans l’application d’un régime juridique ancien et vénérable, le droit d’auteur, à la réalité toute nouvelle de l’Étherciel. Les empires qui le dominent sont des empires du droit, et c’est plus précisément le droit d’auteur qui leur a servi de levier pour atteindre le pouvoir. Le principe même de la propriété intellectuelle est qu’il convient de protéger toute œuvre de l’esprit par elle-même, indépendamment de son support. Or, précisément, le nouveau monde n’est que création : l’Étherciel est tout entier une création humaine. Le droit d’auteur s’est donc en quelque sorte « engouffré » dans le nouveau monde où il a trouvé à s’appliquer sans en rien omettre. Pour bénéficier de la protection légale du droit d’auteur, une œuvre doit revêtir une forme, visible ou audible, et surtout être originale, cette condition d’accès n’a pas posé de difficulté, dans l’enthousiasme qui a marqué les premiers temps de l’Étherciel. Tout étant par définition nouveau, le glissement a été vite fait de nouveau à original (c’est original puisque c’est nouveau). Originalité s’oppose à banalité, ce qui est « banal » ne révèle aucun choix personnel du créateur, et n’est donc pas digne d’être protégé par le droit d’auteur. Dans l’émerveillement qui a marqué les débuts de l’Étherciel, il était impossible de considérer la moindre portion du nouveau monde comme « banale ». Dans le regard des années 1980 et 1990, tout était authentiquement extraordinaire, original, et donc digne d’être protégé. Le droit d’auteur a en quelque sorte capté en bloc le nouveau monde. Par un simple effet mécanique, il a tout envahi, et est devenu la loi du système. L’Étherciel tout entier est un bien intellectuel, par là même tout entier soumis aux règles de la propriété intellectuelle. Le filtre qu’aurait pu représenter la condition d’originalité a été jeté aux oubliettes.

Nimbés de l’aura de la propriété intellectuelle, les seigneurs de l’octet ont su manipuler à leur profit le monopole d’exploitation qu’elle confère à son titulaire. En quoi consiste ce monopole ? Sous réserve de rares exceptions, toute exploitation non autorisée par l’auteur est une violation de ses droits. Le créateur doit pouvoir contrôler l’exploitation de ses œuvres, leur parcours, leurs reproductions, et ceci en tout temps et en tout lieu. Libre à lui, par conséquent, de décider de ce qu’il accepte ou de ce qu’il refuse, s’agissant de ses créations, et de la façon dont elles peuvent être utilisées. Selon la formule habituellement utilisée par les tribunaux, l’auteur est supposé s’être réservé tout droit ou mode d’exploitation non expressément inclus dans le contrat.

Dans une seconde étape, la loi sanctionne comme délit civil et pénal toute violation des droits de l’auteur, c’est-à-dire toute violation des principes que ce dernier a choisi d’appliquer. Étant rappelé que l’auteur détermine lui-même et en toute liberté les conditions d’exploitation de son œuvre, il s’ensuit logiquement que le titulaire des droits décide lui-même de ce qui est légal et de ce qui ne l’est pas. Libre à lui de fixer la ligne jaune où il veut, un gendarme viendra surveiller que personne ne la dépasse. Une utilisation, par exemple le fait d’utiliser une photo pour une publicité dans un magazine, peut être licite pour une œuvre et illicite pour une autre, si les deux auteurs en ont décidé ainsi, chacun pour ce qui le concerne. La loi est déterminée par la licence, inutile d’aller chercher ailleurs. Le droit d’auteur sanctionne sur le plan pénal – avec le concours de la force publique si nécessaire – une infraction contractuelle.

Les seigneurs de l’Étherciel ont parfaitement compris ce redoutable mécanisme et le ressort de puissance qu’il mettait à leur disposition. En dictant des contrats à leur dévotion, ils se sont emparés de la fonction législative, dans leurs fiefs respectifs. Toute utilisation d’un logiciel requiert l’autorisation expresse, écrite et préalable du titulaire des droits d’auteur, et celui-ci a toute latitude pour exercer cette prérogative comme bon lui semble. Si l’on ajoute à cela le fait que la moindre action ou le moindre mouvement suppose nécessairement l’utilisation d’un logiciel, on en déduira que le cadenas est mis, que l’humanoctet peut commencer à galoper librement, en fonction de ses envies, tel le hamster dans sa petite roue (forfait illimité). Ses moindres faits et gestes sont pilotés et enregistrés, en toute légalité.

Si la propriété intellectuelle fait l’objet de débats aussi passionnés, c’est parce qu’à travers les licences elle aboutit à l’édiction de codes de conduite qui règlent la vie de tous les jours des habitants de l’Étherciel. Le contrat de licence s’analyse comme un permis de séjour, énonçant de façon plus ou moins draconienne ce que le visiteur est autorisé à faire. On comprend ainsi pourquoi la propriété intellectuelle est devenue un sujet si important, qui passionne les foules : il ne s'agit pas de conditions juridiques, il s'agit de conditions de vie, à l'intérieur d'un logiciel.

Habiles aux interprétations juridiques et aux manipulations contractuelles, les puissances régnantes se sont emparées de l’outil vénérable forgé quelques siècles auparavant pour prendre le pouvoir sans coup férir. Déjà maîtres de fait des nouveaux lieux, ils l’étaient également de droit, grâce aux conditions contractuelles d’utilisation imposées aux humanoctets comme des lois. Le tout avec la bénédiction des pouvoirs publics, qui garantissent aux propriétaires les droits que ceux-ci se sont eux-mêmes conférés. Par une suprême habileté, les électrocrates se gardent de toute inscription politique, préférant se parer des couleurs de la technologie pour, en fait, asseoir leur pouvoir exclusif, et perpétuer le système, qui est leur système.

Ici une question se présente. La propriété intellectuelle n’est pas une invention récente. Beaumarchais et Balzac ont œuvré à son avènement. D’où vient alors que ce régime juridique séculaire ait aboutit à la situation inédite que nous connaissons aujourd’hui ? La réponse à cette question tient au caractère artificiel du nouveau monde. Le droit d’auteur protège, mais il n’a jamais eu pour objet de protéger un lieu de vie. Ce régime légal vise les œuvres individuelles et isolées, qu’elles soient purement esthétiques (romans, musiques, peintures, photographies, etc.) ou utilitaires (meubles, vêtements, logiciels, etc.). Jamais les concepteurs du droit d’auteur n’auraient accepté qu’il s’applique à une nouvelle planète, un lieu dans lequel les hommes vivent, ou essayent de vivre. Sur terre la propriété intellectuelle s’applique de manière exceptionnelle alors que l’Étherciel est tout entier sous son emprise. Le droit d’auteur ne devait protéger que des individus (les auteurs), pas une société, encore moins un empire. Appliqué à des domaines étrangers à l’idée même de beauté, puisque fournisseurs de temps de vie, il procure un outil politique là où, tout au contraire, il prétendait œuvrer à la liberté.

L’autorité que la loi confère à un auteur sur son œuvre n’est plus légitime quand elle vient à s’appliquer sur d’autres hommes au lieu de s’arrêter à une image, un texte, une musique ou un simple logiciel pris isolément. Tout devrait dépendre de ce dont il est question. Traiter de la même façon le « petit tas de mots » d’une poésie et le sol d’une planète habitable est proprement absurde. Il convient de distinguer les conditions d’utilisation d’une œuvre de la loi applicable à une population sur un territoire. Ces deux normes ne puisent pas à la même source, ne relèvent pas de la même autorité. Le droit de propriété intellectuelle a toute sa place dans la mesure où il incite à la création, en accordant une récompense au créateur. Il perd sa raison d’être en présence d’un instrument de pouvoir.

Le problème est qu’au moment où les principes du droit d’auteur ont été édictés les finalités possibles, et donc le champ d’application de la loi, ne dépassaient pas l’idée d’une décoration esthétique de quelques toutes petites parcelles du monde terrestre. Beaumarchais, pas plus que le législateur de 1793 ou de 1957, ne pouvait se figurer que l’homme allait créer un Nouveau Monde, de ses propres mains, un Nouveau Monde où il allait se promener, discuter, travailler, se distraire, et que, par conséquent, des règles destinées à régir la diffusion d’une œuvre allaient s’appliquer à l’utilisation d’un territoire. La nature mettait des bornes à toute création humaine ; même la tour Eiffel ou les pyramides d’Égypte n’occupent après tout qu’un espace limité. Le trottoir sur lequel je marche n’est pas couvert par un quelconque droit de propriété intellectuelle, il appartient au domaine public. L’air que je respire n’appartient à personne. Hier comme aujourd’hui, le droit d’auteur ne s’applique, en milieu géographique, que de manière très exceptionnelle, alors que dans l’Étherciel il représente une règle générale, presque absolue. Un lieu où les hommes vivent ne devrait pas en tant que tel faire l’objet d’une appropriation par un droit de propriété intellectuelle. C’est pourtant le résultat qu’a produit une application indistincte du droit d’auteur à tous les logiciels, sans exception. Il a suffi aux conglomérats de profiter de l’opportunité offerte par la rencontre de la propriété intellectuelle avec un monde artificiel pour fausser la légalité, sans la violer, et installer ainsi leur pouvoir.

Une loi bénéfique sur terre peut se révéler dangereuse dans le monde en ligne. Deux mondes, deux règles du jeu : au travail !

Le prototype : le logiciel ouvert ou « logiciel libre »

Le mouvement en faveur du logiciel libre est une première tentative de libération menée contre les électrocrates et leur emprise sur la nouvelle cité. Emmené par les développeurs, ceux qui savent écrire le code et qui, par conséquent, représentent l’aristocratie des humanoctets , il se fonde sur des idées d’ouverture et de partage. Le code source est divulgué et mis à la disposition de tous au lieu d’être caché, selon la pratique habituelle des puissances régnantes. Ainsi, chacun peut savoir ce qui se trame en coulisse. Ensuite, les programmes peuvent être redistribués. La liberté d’améliorer le code est une autre de ces libertés qui visent à créer une alternative à la mainmise des potentats du nouveau monde. Les remparts tombent, les verrous sautent. La liberté pour l’humanoctet non seulement d’accéder aux sources mais aussi de modifier son logiciel est la grande innovation de ce beau mouvement. La transparence obligatoire et la possibilité d’agir sur l’environnement représentent un changement majeur. Connaître et comprendre ! Agir plutôt que subir ! Le mouvement en faveur du logiciel ouvert a donné de magnifiques logiciels, et des encyclopédies, bâties selon le principe de la propriété commune.

Mouvement pionnier et salvateur, le logiciel ouvert souffre toutefois de quelques faiblesses qui le rendent inapte à opérer les vraies transformations. Ses lacunes ont pour nom : force et autorité. Sans argent et sans véritable chef, les « communautés collaboratives » ne viendront jamais à bout d’empires structurés et organisés comme des armées en bataille. Au mieux, elles survivront péniblement, toutes entières occupées à tenter de résoudre leurs difficultés juridiques et à sortir de leurs querelles de chapelle, au pire elles seront doucement trompées, envahies, absorbées et se retrouveront finalement sous la coupe des grandes puissances. Le mouvement en faveur du logiciel à sources ouvertes fournit des idées, une orientation, pas une solution. Un prototype, pas un modèle définitif. Après la prise de la Bastille, victoire purement symbolique, vient le temps de la Révolution. Mais comment faire la révolution quand on a peur du pouvoir ? Enfermé dans des procédures d’inspiration universitaire, le mouvement du logiciel ouvert se condamne à se perdre dans des spirales de concertations illimitées. Hostile à l’autorité, il est voué à la médiocrité. Sans force, sans commandement, il dépérira, plus par l’effet de ses propres renoncements que du fait des attaques en provenance des empires, ou sera insidieusement corrompu, victime de son ouverture à tous les vents, toutes les influences. En se faisant connaître du grand public, en se plaçant sur l’échiquier économique, le logiciel ouvert est entré dans le grand jeu, s’exposant à toutes les menaces, mais ses promoteurs continuent de s’en tenir à leur tour d’ivoire dans l’Étherciel et préfèrent se draper dans leur dignité de développeur plutôt que de s’organiser solidement pour durer. L’absence de hiérarchie, la concertation systématique autour de quelques beaux principes fonctionne en petits groupes, mais pas au-delà. Tout cela sera tôt ou tard débordé par des forces économiques ou même politiques bien plus puissantes (entreprises, États…) qui ne s’embarrassent pas de telles fredaines. Un territoire, même « ouvert », doit être gouverné, ce qui exige parfois de faire preuve d’autorité.

Faible au regard des rapports de force, le mouvement en faveur du logiciel ouvert l’est également sur le plan strictement juridique. La licence qui en est le pilier est grosse d’incertitudes. Est-ce un contrat ? Est-ce une loi ? Que vaut exactement cette bannière juridique que l’on brandit fièrement à chaque occasion ? Faute de vote au Parlement, la qualification de loi est d’emblée exclue. Il manque à ce texte la légitimité démocratique qui ne s’acquiert que par les urnes. Un contrat alors ?

Rappelons que tout contrat pour être valable doit réunir des personnes bien identifiées. Poser quelques phrases pleines de bonnes idées sur un papier ou un écran ne suffit pas pour former un contrat, il faut également que des individus ou des entreprises viennent le signer, c’est-à-dire, d’une part, expliquer qui ils ou elles sont et, d’autre part, déclarer qu’ils ou elles souhaitent s’engager mutuellement à respecter ces clauses. C’est à cette condition que le document devient contraignant, c’est-à-dire que les parties sont liées entre elles par un ensemble de droits et d’obligations. Si les licenciés du logiciel à sources ouvertes sont faciles à identifier, où sont leurs cocontractants ? À l’égard de qui le licencié prend-il les engagements décrits dans la licence ? Si la licence de logiciel à sources ouvertes est un contrat, alors il faut déterminer qui en sont les signataires. Compte tenu de la pratique des développements « en communauté », la réponse à cette question risque d’être difficile, ce qui est un cas de nullité. Au fil du temps, les contributions risquent de devenir plus ou moins anonymes. La loi s’applique de manière anonyme, mais le contrat, lui, ne s’adresse qu’à des personnes identifiées, faute de quoi il sera réputé nul et non avenu.

Entre le Manifeste du Parti communiste du nouveau siècle et un banal contrat liant deux ou plusieurs individus ou entreprises commerciales, il faut choisir. La licence de logiciel ouvert n’est ni l’un ni l’autre, ni proclamation philosophique, car son ambition est plus immédiate, plus contraignante, ni contrat incontestablement formé, faute de respect des formes prescrites par le code civil. Ce texte, dans toutes ses variantes, et elles sont nombreuses, ressemble plus sur le fond à une charte de coopération technologique entre scientifiques qu’à une licence d’utilisation de logiciel, il évoque plus un gentlemen agreement non contraignant qu’un contrat en bonne et due forme. Au sein d’un petit cercle fermé de chercheurs scientifiques bien élevés, la formule peut fonctionner, mais pas avec des millions d’utilisateurs et des milliers de participants. Techniquement solide, mais politiquement faible et juridiquement fragile, le mouvement laisse donc devant lui des problèmes pas nécessairement insolubles mais qui rendent son succès et sa généralisation, en l’état, assez incertains.

En réalité, les promoteurs du logiciel ouvert semblent avoir voulu transposer l’histoire des États-Unis, qui a vu deux grands textes, l’un en 1776 (Déclaration d’indépendance) l’autre en 1787 (Constitution), servir de catalyseur et de point de ralliement de toute une nation. Mais un texte ne suffit pas. Les « Insurgents », Washington à leur tête, avaient levé une armée, conquis leur indépendance réelle et bâti un embryon d’administration avant de noircir quelques pages et de lancer des proclamations juridiques. Ils avaient gagné la guerre contre l’Angleterre et s’étaient ainsi imposés sur le terrain avant de penser à gagner la paix. Cette étape préalable a été oubliée par les défenseurs du logiciel ouvert, qui se sont contentés d’une licence pacifique, frémissant d’horreur à la seule idée de prononcer le mot « politique ». Le vrai modèle des inventeurs de ce mouvement n’est pas à chercher du côté des licences classiques de logiciel qui auraient été retournées pour servir d’autres buts (« copyleft » à la place de « copyright »…), mais dans le grand précédent fondateur de 1787. Consciemment ou non, les partisans du logiciel ouvert ont tenté de refaire l’aventure de la Constitution américaine, qui est encore aujourd’hui l’objet d’une sorte de culte et qui sert de ciment à ce pays. Mais l’histoire ne s’est pas répétée. La licence de logiciel ouvert est une tentative ratée de Constitution. Affronter une question politique exige de se placer sur le terrain politique et de le proclamer.

Le programme pour l’avenir est donc tracé. Tout garder du logiciel ouvert pour ce qui est de la transparence, la connaissance, la culture du code, l’ouverture, le partage, l’action collective, décidée et réussie, la volonté. Mais aussi lui donner la force politique et la sécurité juridique qui font défaut aujourd’hui.

Le modèle définitif : la démocratie volontaire

Les programmes qui forment l’armature de l’Étherciel doivent passer sous le contrôle de la collectivité. L’Étherciel doit devenir la chose de tous, au service de tous : pour que ce beau principe devienne réalité, il faut que la collectivité prenne le contrôle direct des couches stratégiques de la nouvelle dimension.

Concrètement, cela signifie que l’État proposera un système d’exploitation de type Windows, Linux ou Mac OS, capable d’assurer les fonctions de base des machines et des réseaux, un logiciel représentant réellement la partie publique de l’Étherciel. Comme sur terre, cette zone publique correspondra à ce qui est commun et partagé par tous les habitants. Tenant compte de ce qu’est l’Étherciel, elle prendra la forme de logiciels, plus précisément les logiciels qui représentent l’infrastructure commune, les points de passage obligés. Ils seront gratuits et accessibles à tous. Le nouveau monde étant dominé par les logiciels, nous dominerons les logiciels pour permettre à la collectivité de décider elle-même de ce qu’elle fait de tout cela. Les logiciels sont devenus des lieux habités, même si ce n’est que par intermittence. Ils doivent se plier à la loi commune, la puissance du code doit être répartie entre le secteur privé et la puissance publique. L’urbanisme du nouveau monde doit ménager un domaine public, comme il existe sur terre des boulevards, des autoroutes, des parcs ou des océans, placé sous l’autorité de la collectivité et géré de manière démocratique, à côté des immeubles ou des maisons. La rue, par exemple, est ce que l’on a coutume d’appeler (dans le vocabulaire policier notamment) la « voie publique ». Résultat : pas besoin de payer pour marcher dans la rue. Il existe une distinction juridique fondamentale entre la voie publique et une propriété privée. La voie publique appartient à tout le monde, comme les plages. Personne en France n’a le droit de s’approprier les bords de mer, car ils appartiennent au domaine public, ils sont donc gratuits et libres d’accès. Il en va de même pour les routes où chacun est libre de circuler en voiture et de stationner (à condition de respecter le code de la route). En même temps, il existe des propriétés privées qui ne sont pas accessibles librement, précisément parce que ce sont des propriétés privées, et donc le propriétaire en fait ce qu’il veut (sous réserve de ne pas déranger ses voisins). La même distinction devra être appliquée au nouveau monde. À côté du domaine public subsisteront des domaines privés régis comme aujourd’hui par les principes de la propriété intellectuelle et donc par les termes de la licence proposée – imposée — du fait du propriétaire des lieux. Mais ces espaces privés n’auront plus le monopole qu’ils ont actuellement. L’Étherciel doit être mis au service de la collectivité au lieu de tourner sur lui-même comme une machine folle, hors de tout contrôle. Installons la démocratie dans le nouveau continent ! L’Étherciel n’est pas un spectacle mais une puissance sociale : il n’est pas concevable qu’il reste sous contrôle privé, totalement soumis à la loi de l’argent. Notre seconde vie est physiquement différente de la première, mais les grands principes de notre organisation collective restent valables et doivent être transposés.

Tous les logiciels ne sont pas destinés à devenir la propriété de la collectivité. D’un point de vue technique, seront concernés uniquement les programmes qui constituent le sol de la nouvelle planète, les « couches basses » comme disent les spécialistes. Nous saisirons l’Étherciel par la racine. On trouve dans les logiciels des merveilles d’inventivité et d’originalité. En règle générale, les logiciels doivent conserver le bénéfice de la protection par le droit d’auteur. Mais la propriété intellectuelle est littéralement dépassée par l’ampleur des événements . Restée officiellement un droit civil, en cela qu’elle participe à l’organisation des relations entre les individus, son terrain d’application est devenu politique. À titre exceptionnel, les logiciels devenus aujourd’hui des lieux publics doivent passer sous le contrôle de la puissance publique. Il faut, en quelque sorte, comprimer le droit d’auteur, pour lui rendre tout son relief, toute sa force, et laisser place par ailleurs à des politiques publiques. Construit de toutes pièces, le nouveau monde s’offre entièrement à la question politique, qui est l’art de l’organisation des collectivités humaines. Au travail !

Le code sera ouvert à tous, non seulement pour l’utiliser mais aussi pour apporter des modifications, des améliorations. Chacun aura le droit, ou plutôt le devoir, de contribuer à l’œuvre commune. La démocratie ne se contente pas de nous attribuer des droits, elle comporte aussi des exigences. Ces logiciels conçus et écrits par et pour la collectivité pourront bénéficier du label « Code universel ». Le pouvoir n’est pas à saisir, mais à construire. Le renversement de l’ordre établi ne passe pas par des destructions, mais par des développements.

Pourquoi l’État ? Seul un pouvoir extérieur à l’Étherciel sera capable de lui donner sagesse et raison. Réfléchir du dehors, agir au dedans. Avec le concours de tous les citoyens venus apporter leur contribution au code, l’État pourra agir de l’intérieur, à travers les fondements techniques de l’Étherciel devenus sa propriété. Il disposera ainsi d’un pouvoir de régulation direct, en sus de la voie législative classique. Nous créerons un véritable espace public au cœur même du nouveau monde, un espace « public » pas seulement par sa fréquentation, mais aussi et surtout par ses origines, sa construction, ses éléments constitutifs, son régime juridique.

L’État a également l’avantage de la permanence et de la durée, ce qui n’est pas un mince avantage dans un monde mouvant, dominé par des empires soumis aux aléas de l’économie. Lui seul est capable de garantir la préservation de l’intérêt général, sur le long terme. L’État a la maîtrise du temps, la dimension majeure du nouveau monde. Le mouvement en faveur du logiciel ouvert pose les bonnes questions et donne les bonnes réponses, mais perd toute efficacité dans la mise en œuvre de ces réponses, à long terme, faute de structure stable et solide.

De plus, l’État est une entité anonyme, une personne morale. Ce trait le rapproche des empires de l’Étherciel et lui donne les mêmes avantages. Un individu ou un groupe d’individus sont une proie facile pour les seigneurs abstraits ; aisément manipulables, ils sont sujets à toutes les faiblesses humaines. L’État, lui, ne connaît que sa raison. Avec les empires qui ne connaissent que leur intérêt particulier, la discussion peut s’engager sans tabou individuel ni sentiment d’infériorité.

Et puis, faut-il aussi le préciser, l’État est le siège de la démocratie. Du chef de l’État au député du plateau de Millevaches, les représentants élus par le peuple s’y retrouvent pour prendre les décisions qui engagent notre avenir. Les seigneurs des domaines privés et les promoteurs des logiciels ouverts ont une légitimité technologique : il est temps maintenant de grandir, de passer à autre chose. La légitimité démocratique doit l’emporter. La tâche va consister à installer la démocratie sur les nouveaux territoires, qui sont partie intégrante de la réalité d’aujourd’hui. C’est l’occasion de redonner vie à notre classe politique française traditionnelle, pleine d’incertitudes sur elle-même, son rôle, son devenir. Le constat de l’impuissance du pouvoir politique, de son incapacité à peser sur l’évolution de la société a été fait des milliers de fois. Au diable les lamentations ! Il faut construire. La nouvelle cité électronique n’est pas une cité comme les autres, mais c’est bien une cité. Elle doit donc être organisée dans l’intérêt de tous, quand aujourd’hui tout tourne autour de l’idée de gagner de l’argent. Nous sommes devenus des humanoctets, du point de vue matériel, mais la conscience qui guide notre action est la même des deux côtés de l’écran. Animal politique je suis, animal politique je resterai.

Pourquoi la France ? Une même portion de l’espace terrestre peut fort bien être habitée par un Brésilien, un Allemand, un Chinois ou un Français, pas l’Étherciel, qui, lui, parle une langue. Les représentations et les signes dont il est fait sont repérés par des mots. Étant français, je choisis le français, plutôt que le chinois, l’arabe ou l’anglais. Le Code universel permettra le développement d’un Étherciel francophone, indifférent aux barrières géographiques, cela va sans dire. Les principes de fonctionnement sont les mêmes dans tout l’Étherciel. Mais ce dernier est humain, entièrement humain, et donc il parle. Les mots (menus, commandes, liens) fondent le réel. Le choix d’une langue est une nécessité, une langue qui ne soit pas un « langage machine », car nous ne sommes pas des machines. Ce sera le français. Pourquoi ne pas imaginer une convention signée sous les auspices de l’UNESCO portant une charte du Code universel ? Bâtie à partir de l’exemple et de l’expérience de la France, cette charte reprendrait les principes des licences de logiciel ouvert mais en leur conférant un statut de droit international public.

Si l’Étherciel est bien la chose de tous, une res publica d’un nouveau genre, alors il faut en tirer les conséquences politiques, et donc créer un espace public où le droit d’auteur sera écarté, un espace public matérialisé par des logiciels. Les francophones du monde entier pourront participer aux travaux de développement et venir s’y installer. Pour avoir droit de cité, une seule condition : parler français. De la Méditerranée à Montréal, des rives du Mékong à celles du fleuve Sénégal, du plat pays aux neiges de la Suisse, nous partagerons le même sol.

Quitte à être gouvernés, autant que nous le soyons par nous-mêmes. L’aliénation de chaque associé dans le Grand Tout est inévitable, la liberté individuelle un vain mot, une notion vide de sens. L’humanoctet parvient à une seconde vie, mais c’est la bride au cou, le grelot attaché, l’esprit dans les rets . En 1789, les révolutionnaires ont déclaré que la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. Pour décrire la réalité d’un monde fabriqué de toutes pièces, on devra convenir que la liberté se limite à faire tout ce qui ne nuit pas au propriétaire des lieux et qui a été préalablement autorisé par lui. Dans l’Étherciel, le droit de propriété ne s’est pas imposé à la suite d’un processus historique, dans certaines zones de peuplement humain, il lui est consubstantiel. Le propriétaire décide de tout. L’espace zéro nous plie dès l’abord à des règles inventées par d’autres, l’individu libre dans son corps et son esprit n’existe pas. Alors que la nature première décide pour elle-même de ce qu’elle est, devient, détruit, ce qui nous place tous, face à elle, sur un pied d’égalité, dans le nouveau monde la confrontation avec le réel est nécessairement une confrontation avec d’autres êtres humains connus ou, le plus souvent, inconnus. Les droits qui nous restent ne peuvent être que collectifs. La seule « Déclaration » envisageable serait une déclaration des droits des hommes et des citoyens, la seule liberté, celle de travailler au Code universel. Article 1 de la Déclaration des droits des hommes et des citoyens dans l’Étherciel : « La liberté consiste à travailler au Code universel, à sa conception, sa réalisation et sa diffusion, ainsi la soumission naturelle de chaque homme aura les bornes que les membres de la République française de l’Étherciel auront déterminées ». Le contrat social n’est pas une utopie, comme au XVIIIe siècle, c’est la seule solution possible. Reste alors la question de savoir avec qui ce contrat doit être signé : des sociétés cotées ? ou un pouvoir démocratique ? Qui l’emportera, de la volonté générale ou d’une stratégie commerciale ?

Nous ne sommes pas des victimes de l’ordre politique, ou alors des victimes consentantes, et même volontaires. Personne n’a jamais demandé à naître sur terre, mais c’est librement et de notre plein gré que nous nous téléchargeons. Tout ce qui se fait dans l’Étherciel se fait de manière volontaire. Notre but ne sera donc pas de demander réparation, comme les masses opprimées qui ont secoué l’histoire des siècles passés, mais de bâtir une maison, la nôtre, la république française de l’Étherciel. Nous ne pouvons plus nous contenter de vivre, de profiter, il faut construire. Un mot s’impose : démocratie volontaire. Nous vivons sur terre dans un régime de démocratie installée. La machine tourne, un certain ennui s’installe. Derrière l’écran, cette même démocratie va exiger de nous des efforts puissants et répétés. Pour quel résultat ? Chez nous, nous serons chez nous.

La matière, même affriolante, même évidente, ne doit pas dicter ses règles à la vie. Nous sommes faibles et ignorants, faibles à l’intérieur de notre propre puissance, ignorants au sein même de notre science. Car c’est nous qui avons créé cet univers, devant lequel nous sommes d’une effrayante impuissance. Il nous échappe ! Quel paradoxe ! Incapables de conduire et de diriger notre nouvel environnement, nous y vivons comme des petits enfants insouciants et irresponsables, dans la joie et le contentement de soi. Il nous faut maintenant travailler comme des artisans, inventer des logiciels et réapprendre à vouloir notre devenir.

Emmanuel Cauvin

Article publié initialement dans la revue LE DEBAT, 2011

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Published by etherciel
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